"Mon fils a connu quatre chanceliers de l'Echiquier, trois ministres de l'Intérieur, deux Premiers ministres et deux monarques. Il est âgé de quatre mois." La blague signée d'un jeune papa, et "likée" en quelques heures par un demi-million de personnes sur Twitter, n'offre qu'un exemple parmi bien d'autres de l'humour déployé par les Britanniques pour tenter de digérer la grave crise politique que traverse leur pays.

Leur quatrième Premier ministre en six ans, Liz Truss, ne sera donc restée au pouvoir que quarante-quatre jours. Remplacée par son ancien rival, l'ex-ministre des Finances Rishi Sunak (nommé le 25 octobre par le roi Charles III), elle pulvérise le record du mandat le plus éphémère, détenu depuis deux cents ans par George Canning, en poste pendant cent vingt jours en 1827. Mais "lui, au moins, avait une bonne raison, il est mort de tuberculose !", ironise l'historien Dominic Sandbrook. Son collègue Tom Holland ose la comparaison avec l'an 238 de l'ère romaine, dit "l'année des six empereurs", pour évoquer l'instabilité gouvernementale qui secoue le pays. "Truss me fait penser à Gordian I qui fut empereur vingt-deux jours. Après une défaite sur le champ de bataille, il se pendit. Cela devrait consoler les partisans de Truss. Au moins, elle est toujours vivante."

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Mince réconfort, tant est profond le malaise qui règne en Grande-Bretagne. Voici le pays plongé dans une crise sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et, "à la grande différence de 1940, celle-ci est auto-infligée", cingle Dominic Sandbrook. Le coupable est désigné : le Brexit, qui a amorcé la spirale infernale. "C'est l'absence de vision et de stratégie sur ce que nous allions en faire qui est en cause, plus que le Brexit lui-même, nuance l'intellectuel. Dès le lendemain du référendum, on a navigué à vue, sans plan, dans l'incertitude la plus totale. On a essayé le conservatisme rouge de Boris Johnson. Désastre. On a essayé l'ultralibéralisme fou de Liz Truss. Désastre."

L'expérience calamiteuse des "Trussonomics"

Certains économistes font, eux, un lien plus direct entre le Brexit et la crise actuelle. S'ils ont longtemps estimé que la sortie de l'Europe n'était qu'un "facteur aggravant" dans les mauvais résultats économiques du Royaume-Uni (recul net des investissements étrangers, baisse des échanges commerciaux avec l'UE, inflation supérieure à celle des autres pays du G7...), beaucoup estiment aujourd'hui que les expérimentations économiques des dernières semaines ont fait apparaître le vrai visage - fumeux - du Brexit. Le budget de Liz Truss présenté le 23 septembre en est, à leurs yeux, l'illustration la plus frappante.

En annonçant des baisses d'impôts drastiques de 45 milliards de livres, couplées à une hausse des dépenses chiffrée à la louche entre 100 et 150 milliards, Liz Truss et son chancelier de l'Echiquier Kwasi Kwarteng pensaient réaliser enfin la prophétie du Brexit et offrir au pays le fameux "Singapour sur Tamise", ce paradis fiscal, fantasme des Brexiteurs et activement promu par des think tanks conservateurs. La réaction immédiate et dramatique des marchés, qui a provoqué la hausse soudaine du taux des obligations d'Etat et obligé la banque d'Angleterre à intervenir à hauteur de 65 milliards de livres pour sauver les fonds de pension, a soudain réinjecté une dose de réalité dans la vie politique britannique. Et inévitablement conduit à la fin de l'expérience calamiteuse des "Trussonomics".

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Ce chaos politique, inédit depuis le XIXe siècle, révèle au grand jour l'état de décomposition d'un des plus vieux partis politiques au monde, le Parti conservateur. L'ironie est cruelle : c'est justement pour mettre un terme aux querelles internes de cette vénérable institution que David Cameron avait lancé l'idée d'un référendum sur l'appartenance à l'UE. Il comptait sur une victoire massive du oui au maintien dans l'Europe pour faire taire une bonne pour toutes l'aile dure de son parti. On connaît la suite, le résultat du 23 juin 2016... Au lieu de régler les dissensions, le Brexit n'a fait qu'amplifier la guerre civile entre tories.

La purge, en 2019, d'une vingtaine de députés conservateurs rebelles refusant un Brexit dur, parmi lesquels des personnalités morales comme l'ancien ministre Kenneth Clarke, ou le petit-fils de Churchill et ancien procureur général Dominic Grieve, n'a rien résolu. Bien au contraire. La fuite en avant toujours plus droitière du parti s'est accompagnée de sa fragmentation. Et il est aujourd'hui au bord de l'implosion. Rory Stewart, ancien ministre conservateur ayant quitté le parti en juillet 2019 pour ne pas avoir à servir sous Boris Johnson, estime qu'il existe aujourd'hui une douzaine de factions tories : "Il y a ceux qui veulent un Singapour sur Tamise ; d'autres, le retour à l'ère victorienne ; ceux qui souhaitent se débarrasser des restes de l'Etat providence ; ceux qui se battent pour préserver la campagne et la nature, à l'opposé de ceux qui n'ont pas de problème pour la détruire avec leur fracking [une technique controversée d'extraction de gaz naturel] ; ceux qui comptent stopper toute immigration et enfin ceux pour qui le Brexit est devenu un concept quasi-religieux..."

"Un fanatisme idéologique"

L'un des principes fondateurs du Parti conservateur, celui de représenter plusieurs courants de pensée conservatrice et de les faire gouverner ensemble afin d'assurer unité et loyauté, a vécu. "C'était une tradition respectée par tous les leaders du parti, jusqu'à l'arrivée de Boris Johnson, explique Dominic Sandbrook. Quand Churchill a accédé au pouvoir, il a gardé 90% des membres du gouvernement conservateur précédent. Thatcher en a fait autant. En 2017, Theresa May a continué cette tradition en gardant au moins 70% des membres du gouvernement Cameron. Boris Johnson, lui, n'a rassemblé autour de lui qu'une majorité de fidèles, pour la plupart inexpérimentés." Et Liz Truss a poussé l'exercice à l'extrême en écartant toutes les voix dissidentes de son gouvernement. Le Brexit a libéré "un fanatisme idéologique : le Parti tory est devenu révolutionnaire, tout comme l'était le Labour sous Jeremy Corbyn", résume l'ex-ministre Rory Stewart,

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Pour comprendre comment des factions extrémistes et jusqu'ici marginales ont pu prendre le pouvoir au sein de grands partis politiques britanniques, il faut remonter aux années 1980 et au changement des règles dans la désignation des chefs de file et donc des Premiers ministres potentiels. C'est tout d'abord au sein du parti travailliste que deux conceptions de la démocratie s'affrontent : l'aile la plus à gauche menée par Tony Benn réussit à imposer le vote des militants encartés dans l'élection du chef. C'est ainsi qu'un Jeremy Corbyn, jusque-là figure marginale des travaillistes, en a pris la direction en 2015. Au nom de cette démocratie "populaire", le Parti conservateur adoptera le même principe dans les années 1990. Boris Johnson et Liz Truss, contre l'avis d'une majorité de députés de leur camp, furent ainsi élus à la tête du parti en 2019 et 2022 par les militants conservateurs, autrement dit par 0,2% de l'électorat du pays. Avec, à chaque fois, les résultats catastrophiques que l'on sait, dans les deux camps. Et l'on peut dire aujourd'hui que le résultat du référendum du 23 juin 2016 est le fruit du discours des factions extrêmes. Corbyn, convaincu que l'UE est une union ultralibérale, n'a pas fait campagne contre le Brexit, tandis que les Brexiteurs, occupant toute la scène, expliquaient à la population, à grand renfort de mensonges, que l'UE asphyxiait les Britanniques par ses régulations et autres méthodes dignes de l'Union soviétique.

Aujourd'hui, et malgré les appels stridents de l'opposition travailliste pour la tenue d'élections générales anticipées, le Parti tory est légalement habilité à fournir au pays son cinquième Premier ministre en six ans. Les conservateurs estiment sans doute n'avoir plus rien à perdre et jouent la montre : tous les sondages indiquent en effet que les travaillistes sont assurés de l'emporter haut la main en cas de scrutin. En attendant, les bookmakers parient désormais sur la scission du Parti conservateur, via des courants irréconciliables ou la création d'une nouvelle formation. La dernière fois que le parti s'est scindé, c'était en 1846 quand le Premier ministre Robert Peel avait imposé à la frange protectionniste et traditionaliste des tories le principe du libre-échange, après avoir instauré autoritairement, quelques années plus tôt, la restauration des droits civiques des catholiques et l'impôt sur le revenu. Après le départ de Peel, jugé trop libéral par ses pairs, les tories passèrent de longues années dans l'opposition...