"Les années Merkel ont été fastes. Ça va faire bizarre de la voir partir, même si je n'ai pas l'impression que sa politique ait eu un impact sur ma vie quotidienne. Pour moi, c'était comme si elle avait toujours été là. Je ne me souviens même pas du nom de son prédécesseur !" lance Simon Holzhauer, 25 ans, étudiant en électrotechnique de Karlsruhe, sans engagement politique.
Après seize ans de règne, la chancelière allemande bénéficie toujours d'une grande popularité chez les jeunes. La grande majorité la considère comme une femme dotée d'une autorité naturelle, authentique, humble, pleine d'empathie, bonne gestionnaire de crise, au-dessus de tout soupçon et rassembleuse. Lorsqu'ils parlent d'elle, tous sont respectueux. Jamais un mot de travers contre "Mutti" ("Maman").
Le contraire de Trump
"Avec elle, nous avons eu l'impression de vivre en sécurité et en liberté", résume Lisa Bubert, 24 ans, membre du bureau directeur de l'organisation de jeunesse de l'Union chrétienne-démocrate (CDU). "Elle ne se laisse jamais influencer par ses émotions. Elle garde toujours la tête froide", ajoute-t-elle. "Je n'ai jamais voté pour elle, mais j'ai toujours apprécié sa manière de gouverner, concède Jakob Heidenreich, 23 ans, militant chez IG Metall, la grande organisation syndicale de la métallurgie. Avec elle, on était rassuré. On ne craignait pas pour la réputation de l'Allemagne. Elle était tout le contraire de Trump."
Et pour cause : "Elle a laissé une véritable empreinte sur cette génération, analyse Klaus Hurrelmann, sociologue à la Hertie School de Berlin. A tel point que les jeunes s'inspirent du style Merkel, conciliateur, serein, rassurant. On peut même parler de symbiose." La chancelière leur donne confiance : "L'Allemagne est forte. Nous allons y arriver", disait-elle en 2015, lors de la "crise des réfugiés". Cette phrase est ancrée dans la mémoire de tous les Allemands, y compris des jeunes.
Bilan politique mitigé
La "génération Merkel", c'est celle du deuxième "miracle économique allemand". Sous son règne, jamais le pays n'a été aussi riche. "Ces jeunes n'ont pas connu la crise économique, le chômage de masse ou les attentats du 11 Septembre. Avec la pénurie de main-d'oeuvre, ils sont sollicités par les entreprises. On a besoin d'eux. Ils ont confiance", poursuit Klaus Hurrelmann. Au moins ont-ils conscience de leurs privilèges. "Je suis très heureuse de pouvoir vivre dans un pays comme l'Allemagne, où l'on peut étudier gratuitement et vivre en sécurité. C'est justement pour cette raison que nous devons montrer l'exemple", avance Ingy El Ismy, féministe de 24 ans qui lutte contre les discriminations.

Jakob Heidenreich (1er plan)
© / C.B.
Si les jeunes apprécient le style Merkel, ils sont en revanche bien moins enthousiastes quant à son bilan politique. "La chancelière a toujours porté une attention à la stabilité. Or les dernières années ont montré que rien n'était stable", souligne Ingy El Ismy. "La sécurité internationale s'est détériorée. Les inégalités ont explosé. Les loyers sont inabordables. Le marché du travail est devenu tellement flexible qu'il ne protège plus de l'avenir", déplore l'écologiste June Tomiak, 24 ans, plus jeune élue du parlement régional de Berlin.
Inégalités
"L'Allemagne compte toujours plus de milliardaires et toujours plus de pauvres", constate le syndicaliste Enrico Wiesner, 26 ans, dont les parents sont d'ex-citoyens de RDA... comme Angela Merkel, laquelle n'a fait aucun effort pour réduire les inégalités dans son ancienne patrie. "Si vous travaillez à l'Est, vous avez toujours des conditions de travail moins bonnes que vos collègues de l'Ouest. À Berlin, il suffit que vous soyez du mauvais côté de la rue pour travailler trois heures de plus par semaine et toucher moins de retraite. Comment est-ce possible ? Nous sommes réunifiés depuis plus de trente ans !" s'emporte-t-il.
Aucune réforme des retraites n'a été engagée pour résoudre le problème du déclin démographique. Les jeunes craignent d'en payer les conséquences. "Notre génération est menacée de pauvreté", s'inquiète Ingy El Ismy. Qui paiera les pensions dans quarante ans ? "Merkel a mené une politique pour les retraités, mais pas pour les jeunes", critique le sociologue Klaus Hurrelmann. Le contrat social entre générations "n'existe plus depuis longtemps", confirme Marcel Fratzscher, directeur de l'Institut de recherche économique de Berlin (DIW), qui déplore l'absence de débat dans la campagne électorale.
Pas de vision
"Angela Merkel a laissé beaucoup trop de problèmes derrière elle, dont elle directement responsable", juge Pauline Brünger, 19 ans. La porte-parole du mouvement de "grève scolaire pour le climat" (Fridays for Future) la décrit comme une "excellente gestionnaire de crise", mais "sans vision". "Avec elle, les problèmes se sont aggravés. Pendant la crise sanitaire, on a vu à quel point l'Allemagne était en retard dans le numérique. Les centres de santé échangeaient leurs données par fax !" constate-t-elle, évoquant également l'état catastrophique des infrastructures de transport et des réseaux téléphoniques.
Sur son bilan climatique, principale préoccupation des jeunes Allemands, la situation est jugée désespérante. "Non seulement, elle n'a rien fait, mais elle a en plus freiné la transition énergétique", peste Pauline Brünger. "Je suis vraiment très fâchée contre elle, opine Sophia Heinlein, 24 ans, membre du conseil des jeunes de la Generationen Stiftung (Fondation des générations), lequel se définit comme le 'lobby des nouvelles générations'. C'est une scientifique et une ancienne ministre de l'Environnement : on s'attendait à ce qu'elle utilise son pouvoir et ses connaissances pour faire quelque chose en faveur du climat."
"Comme Greta"
En 1997, Angela Merkel avait écrit un livre, Der Preis des Überlebens ("Le Prix de la survie"), sur l'urgence climatique. Elue cheffe du gouvernement en 2005, elle s'était présentée comme la "chancelière du climat", se faisant photographier au Groenland devant un glacier menacé par le réchauffement climatique. "Les pays industriels doivent donner l'exemple", déclarait-elle alors, empruntant la rhétorique de la jeune militante suédoise Greta Thunberg.
Pourtant, elle mènera une politique énergétique peu lisible. Elle prolongera la durée de vie des centrales nucléaires, freinant dans un premier temps le développement des énergies renouvelables. En 2011, après la catastrophe de Fukushima, elle fera le contraire, annonçant la fermeture des centrales allemandes et développant l'énergie éolienne. En même temps, elle défendra les privilèges fiscaux des énergies fossiles en pariant sur le charbon comme énergie de transition (avant d'arriver à un monde décarboné). Elle se fera l'avocate des constructeurs automobiles à Bruxelles contre les nouvelles normes d'émissions polluantes. Et elle laissera la vitesse illimitée sur les autoroutes. "Elle avait le pouvoir d'agir, elle n'a pas bougé", regrette Constantin Kuhn, 20 ans, étudiant en sciences naturelles à Fribourg et membre du conseil des jeunes du Bund, la Fédération allemande pour l'environnement et la protection de la nature.
Jeunesse politisée
La société civile n'a pas attendu la chancelière pour évoluer. "La jeunesse s'est ouverte sur le monde. Elle est plus politisée, et engagée dans des luttes contre les inégalités", selon Klaus Hurrelmann. Près de 2 jeunes sur 3 approuvent l'accueil de réfugiés et saluent la décision de Merkel de ne pas avoir fermé les frontières en 2015, selon la grande enquête de référence sur l'état d'esprit de la jeunesse allemande (Shell Youth Study 2019). "C'est notre devoir de partager notre richesse, estime le syndicaliste Jakob Heidenreich. Nous n'avons pas peur que les réfugiés nous prennent du travail. Au contraire, ils apportent de la richesse comme les autres."
Sous Merkel, la société allemande s'est ouverte à la diversité. "Les victimes ou les personnes discriminées sont sorties de leur silence. Elles sont devenues visibles. J'ai le sentiment qu'il existe aujourd'hui une plus grande solidarité avec les gens marginalisés", se félicite Ingy El Ismy, elle-même allemande issue de l'immigration.
Antisémitisme
La réaction à ces changements s'est concrétisée par une augmentation de la violence d'extrême droite, source d'inquiétude chez les jeunes. Une partie de cette génération Merkel s'est radicalisée en votant pour l'AfD (Alternative für Deutschland), principale force d'opposition à l'Assemblée fédérale depuis 2017. "Environ 10 % des moins de 25 ans sont des extrémistes, et 10 % des nationalistes. L'AfD est devenu leur porte-parole", précise Klaus Hurrelmann.
Les attentats néonazis contre la synagogue de Halle en 2019 (2 morts) et contre des gens issus de l'immigration dans un quartier populaire de Hanau en 2020 (9 morts) ont mis en évidence ce refus de la diversité à laquelle aspire la majorité de la jeunesse allemande. "L'antisémitisme continue de progresser", regrette Anna Staroselski, 25 ans, présidente de l'Union des étudiants juifs d'Allemagne (JSUD). Elle ne voit pas de réactions suffisantes de l'Etat contre l'extrême droite, qui constitue pourtant "la plus grande menace actuelle pour l'Etat de droit et la démocratie allemande", selon le ministre de l'Intérieur, Horst Seehofer. "L'arrivée de l'AfD a libéré la parole. Les actes suivent, constate Anna Staroselski. Beaucoup d'enfants n'osent pas dire qu'ils sont juifs à l'école. Chaque fois que nous organisons un événement, nous ne rendons pas l'adresse publique pour des questions de sécurité. C'est la réalité en Allemagne."
À l'écoute de la société
Malgré son attentisme, Merkel est restée à l'écoute de la société, gardant toujours un oeil sur les sondages de popularité. "On doit lui reconnaître une chose, c'est d'avoir répondu aux appels des Allemands. Son mérite, c'est d'avoir réagi, admet Ingy El Ismy, qui imagine très mal l'Allemagne sans elle. Je crains que la situation ne s'aggrave, alors que le racisme, le sexisme et les inégalités augmentent." "J'ai bien peur que les candidats actuels ne fassent rien une fois au pouvoir. Même les Verts manquent de courage", se lamente Sophia Heinlein. Pour elle, les jeunes doivent retourner dans la rue pour mettre la pression sur le prochain gouvernement : "Nous sommes beaucoup plus que la 'génération Merkel'. Nous sommes la génération de l'action."
