Emmanuel Macron est prévenu. Olaf Scholz, qui effectue en France ce vendredi son premier déplacement de chancelier - comme le veut la tradition -, aime quand les négociations s'éternisent. "Lors d'un échange sur le budget de la zone euro, je le revois encore me dire en souriant, à 23 heures, qu'il était trop tôt pour conclure, ce qui nous a menés jusqu'à 8 heures du matin, raconte le ministre des Finances, Bruno Le Maire, qui l'a pratiqué ces trois dernières années. C'est un négociateur très dur, mais un partenaire fiable et constructif, qui reste fidèle à la position arrêtée."

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A l'Élysée, Olaf Scholz ne devrait cependant pas jouer la montre. D'abord parce qu'il a prévu de se rendre, dans la foulée, à Bruxelles, pour rencontrer le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Ensuite, parce qu'une "telle visite est une prise de contact pour faire un tour d'horizon des sujets et pas un moment où on commence à se disputer", rappelle Hélène Miard-Delacroix, professeure à Sorbonne Université, spécialiste de l'Allemagne.

"Pas évident de s'entendre" sur le nucléaire

Entre Emmanuel Macron et Olaf Scholz, les nuits blanches seront donc pour plus tard. Car les désaccords ne vont pas manquer. "Il y en a toujours eu, Paris et Berlin n'ont jamais formé un couple à l'entente parfaite", précise Hélène Miard-Delacroix. La première pomme de discorde ? Le nucléaire. "Sur ce sujet, il ne sera pas évident de s'entendre", reconnaît Bruno Le Maire. Comme l'atome n'émet pas de CO2, la France souhaite que Bruxelles le classe parmi les énergies durables, les seules susceptibles de bénéficier d'investissements européens. De son côté, l'Allemagne refuse d'y ranger le nucléaire, dont la gestion des déchets reste problématique. D'autant qu'elle a fait le choix, après la catastrophe de Fukushima, de fermer ses dernières centrales en 2022. Les discussions promettent d'être houleuses.

La défense européenne devrait également rester un point sensible entre Français et Allemands. Les premiers poussent à une approche à la fois "autonome" et "complémentaire" de l'Otan. Les seconds précisent bien, dans leur contrat de coalition gouvernementale, que cette organisation reste un "pilier central" et un "élément indispensable" de leur sécurité.

Berlin défend néanmoins le principe d'une "souveraineté européenne", un objectif d'Emmanuel Macron depuis son discours de la Sorbonne sur l'avenir de l'Europe. Ce point de convergence pourrait se retrouver dans la nouvelle définition de la politique étrangère communautaire, la "boussole stratégique". Celle-ci doit être avalisée par les Vingt-Sept, en mars, lors de la présidence française du Conseil de l'UE.

Berlin dorénavant plus pro-européen que Paris

Sous Merkel, Berlin refusait de renforcer les pouvoirs de l'Union européenne. Sous Scholz, c'est la France qui pourrait bien freiner. Le contrat de coalition souhaite que l'UE se mue en "un Etat fédéral". Or Emmanuel Macron, à l'instar de ses prédécesseurs, s'est gardé de mettre en avant une telle ambition fédéraliste, même s'il défend une plus forte intégration. Il s'est montré favorable, en revanche, à deux propositions du nouveau gouvernement : des listes transnationales pour les prochaines élections européennes et un droit d'initiative pour le Parlement de Strasbourg - les eurodéputés n'ont pour l'heure le droit d'examiner que les projets de loi de la Commission.

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En matière budgétaire et fiscale, Bruno Le Maire se veut optimiste. "L'ouverture des Allemands sur la taxe carbone aux frontières, projet porté par la France depuis longtemps, est plutôt une très bonne surprise du contrat de coalition, précise le ministre des Finances. Et je ne suis pas inquiet concernant le pacte de stabilité [qui précise que le déficit public annuel ne doit pas excéder 3 % du PIB], tout y restant attaché, les Allemands laissent la possibilité d'investir massivement." Il souligne par ailleurs qu'il connaît Christian Lindner, son nouvel homologue, "depuis dix ans".

Le ministre des Finances allemand Olaf Scholz et le ministre de l'Economie français Bruno Le Maire au château de Senningen au Luxembourg, le 21 juin 2018

Le ministre des Finances allemand Olaf Scholz et son homologue français, Bruno Le Maire, au Luxembourg, le 21 juin 2018.

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Ce libéral, réputé orthodoxe en matière de finances publiques, laisse en effet la porte ouverte à une réforme des règles budgétaires européennes, comme il l'a confirmé au Financial Times. Mais cela ne sera pas forcément simple de la mettre en place. "L'expérience me dit que le diable se niche dans les détails, précise Charles Sitzenstuhl, qui fut le conseiller politique de Bruno Le Maire du temps où ce dernier négociait en bilatéral avec Olaf Scholz. Sur la taxation du numérique ou un budget de la zone euro, les Allemands se disaient ouverts, mais avaient des positions beaucoup plus fermées lorsqu'on rentrait dans le concret."

Une chose est sûre, la personnalité d'Olaf Scholz ne devrait pas désorienter Emmanuel Macron. Comme Angela Merkel, il est dans la retenue et possède un profil de pragmatique, toujours en quête de consensus. Et il est rompu à la relation bilatérale franco-allemande. Alors qu'il était encore maire de Hambourg, il assumait le rôle de ministre plénipotentiaire sur l'Education et la Culture, de 2015 à 2018. Son homologue de l'époque, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem, raconte avoir "pris un immense plaisir à travailler avec lui". "On le décrit comme austère, moi j'ai vu quelqu'un de chaleureux, précise-t-elle. Un peu pince-sans-rire et réservé, mais franc et joyeux."

Bruno Le Maire, avec lequel les contacts étaient hebdomadaires, décrit également un homme "très drôle", à rebours de son image publique, avec qui "la relation personnelle était très bonne". De bon augure pour Emmanuel Macron, qui devrait s'attacher à nouer une relation fructueuse avec Olaf Scholz, comme il l'avait fait avec Angela Merkel. Reste une condition indispensable pour que ce duo Scholz-Macron marque l'histoire de la relation franco-allemande : que le second parvienne à se faire réélire, en avril.