Pour les Danois, c'est l'événement (politique) de l'année ! Le voyage d'Emmanuel Macron dans leur "petit" pays de 5,5 millions d'habitants, les 28 et 29 août, est en effet la première visite d'Etat d'un président français depuis celle de François Mitterrand en 1982, voilà trente-six ans.
Le président français est attendu ce mardi "comme une rock star", selon le mot d'un diplomate danois qui en veut pour preuve la mobilisation des médias locaux et de la jeunesse. "Pour sa rencontre avec 600 jeunes, mercredi, dans l'amphithéâtre de la Bibliothèque royale -un bâtiment moderne en forme de diamant noir-, les places se sont arrachées dès leur mise en ligne, précise-t-il. En deux minutes, il n'y avait plus rien !"
La "flexisécurité" danoise, un modèle pour la France?
De son côté, le président français a plusieurs bonnes raisons d'être stimulé par ce voyage au pays du philosophe Soren Kierkegaard... dont il consultera les manuscrits à la Kongelige Bibliotek, la Bibliothèque royale, juste avant son débat avec les 600 jeunes.
La première, hautement symbolique, tient au modèle danois de "flexisécurité" qu'Emmanuel Macron souhaite mettre en place sur le marché du travail français, avec vingt-cinq ans de retard sur le Danemark.
Le principe est simple : il s'agit de libéraliser et fluidifier le marché du travail en simplifiant les procédures de licenciement et d'embauche, tout en offrant un filet de protection sociale, notamment à travers un système d'apprentissage et de formation efficaces, répondant aux évolutions technologiques et sociales du marché du travail. Ce système accompagne les Danois tout au long de leur vie professionnelle.
Et ça marche ! Au Danemark, le chômage avoisine les 5% et la croissance tourne autour de 2%. Et cela, avec un niveau de prélèvements obligatoires et de dépenses sociales comparable à celui de la France. Au risque de démentir Shakespeare, s'il y a quelque chose de pourri, ce n'est pas au royaume du Danemark...
Souveraine et féministe
La rencontre avec la souveraine Margrethe II doit également susciter le vif intérêt du président français. Chef de l'Etat depuis son accession au trône en 1972, la souveraine, âgée de 78 ans, a rencontré tous les présidents français depuis René Coty (en 1955). Héritière de la plus ancienne dynastie régnante au monde, à la tête de la plus importante fortune familiale parmi les têtes couronnées scandinaves, la souveraine est également une personnalité intellectuelle et culturelle respectée.
Ancienne étudiante en archéologie à Cambridge, elle est aussi passée par la London School of Economics et l'université de la Sorbonne, à Paris. Avec le concours de son époux, cette féministe a traduit, en 1981, l'ouvrage de Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels.
Populaire et respectée, appréciée pour ses manières simples et son franc parler, Margrethe II -Marguerite, en français- s'enorgueillit d'une oeuvre artistique conséquente, incluant des illustrations signées sous pseudonyme pour une édition danoise du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien, des costumes et des décors pour des spectacles de ballets (dont le prestigieux Ballet royal danois, en 1991) ainsi que des aquarelles et même, en 1985, un timbre-poste célébrant le 40e anniversaire de la fin de l'occupation nazie. Aujourd'hui, lors des heures qu'elle consacre à sa création personnelle, la reine s'adonne essentiellement à la broderie.
Un prince franco-danois
Pour la France, il n'est pas anodin que la reine Margrethe, francophone et francophile, ait été l'épouse de feu le prince Henri de Laborde de Monpezat, un diplomate français rencontré à Copenhague, issu de la roture et décédé en février 2018. Cela implique en effet que le futur roi du Danemark, le prince héritier Frederik, 50 ans, sera français! Ou, du moins, franco-danois.
Voilà quarante ans, Margrethe et son époux ont acquis une propriété viticole dans le Lot, où, il y a quelques semaines, la souveraine a reçu une poignée de journalistes français, dont L'Express. Ce jour-là, assise devant quelques micros à la terrasse du Château de Cayx (prononcer "caisse") surplombant les vignes familiales, le chef de l'Etat danois tente d'expliquer le rôle d'un monarque aux représentants de médias issus d'une nation régicide : "A quoi sert une reine ? C'est une fonction importante qui permet de souligner le lien de continuité qui unit les Danois avec leur passé historique et leur avenir au-delà des contingences politiques", dit-elle dans un français quasi parfait.
Divergences importantes
Au Danemark, Emmanuel Macron rencontrera aussi le Premier ministre Lars Løkke Rasmussen, membre d'un parti de droite qui, par une facétie historique, s'appelle Venstre, c'est-à-dire Gauche. A la tête d'une coalition minoritaire de droite libérale -mais à la merci du parti populiste droitier Dansk Folkeparti, ou Parti populaire danois,- le chef du gouvernement danois doit évoquer avec Emmanuel Macron les questions européennes. Or les divergences sont importantes, à commencer par la taxation du numérique et l'idée d'un budget commun de la zone euro: les pays scandinaves, non membres de la zone euro, y sont opposés.
Plus consensuels et agréables seront à coup sûr le dîner d'Etat donné par la reine Margrethe II en son château de Christianborg, la croisière privée avec Brigitte Macron sur les canaux de Copenhague en compagnie du Premier ministre Rasmussen, la visite de la Glyptothèque abritant une impressionnante collection de Rodin -la plus importante hors de France- ou encore la rencontre avec les personnalités du monde culturel dont l'artiste contemporain Olafur Eliasson, le réalisateur Thomas Vinterberg (Festen) ou le scénariste Adam Price, créateur de la série télévisée politique Borgen.
Enfin, les questions de sécurité seront également à l'ordre du jour des conversations avec le Premier ministre. Membre de l'Otan (à la différence de la Suède et de la Finlande) et présent au Sahel aux cotés des militaires français, le Danemark a aussi été la cible d'attaques terroristes en 2015, notamment lors d'un hommage aux victimes de Charlie Hebdo -une cérémonie où l'ambassadeur de France était présent. Autant dire que Copenhague et Paris présentent des points de similitude.
L'Etat danois signera un accord de coopération militaro-industriel avec la France, d'où la présence du PDG de Thalès parmi la délégation présidentielle. Après deux jours dans la cité de la Petite sirène, entre soirée de gala et entrevues politiques, Emmanuel Macron survolera la mer Baltique pour atteindre la Finlande à l'occasion d'une visite officielle d'une journée, le jeudi 30 août.
