Sourire aux lèvres, Vladimir Poutine quitte l'estrade pour rejoindre le chancelier allemand, Gerhard Schröder, qui l'applaudit à tout rompre. Nous sommes en septembre 2001. En poste depuis plus d'un an, le président russe reçoit une standing ovation au Bundestag, à Berlin. "La guerre froide est terminée", "la Russie est un pays ami de l'Europe", vient de déclarer, quelques minutes plus tôt, dans un allemand fluide, l'ancien agent du KGB basé à Dresde, en Allemagne de l'Est.

L'heure est à la détente, dix ans après l'éclatement de l'URSS. Poutine a été le premier chef d'Etat à appeler George W. Bush après les attentats contre le World Trade Center, deux semaines plus tôt. On espère alors un rapprochement historique entre l'Est et l'Ouest. Il n'aura jamais lieu. La relation avec Washington ne tarde pas à virer à l'aigre. L'intervention en Irak, en 2003, marque un tournant. Fondée sur des mensonges, elle convainc Poutine que le droit d'ingérence est une notion à géométrie variable. Et que la loi du plus fort prévaut toujours. L'année suivante, la défiance croît encore avec l'intégration à l'Otan d'anciennes républiques soviétiques et de pays d'Europe de l'Est. Poutine se sent encerclé et menacé. Et voit s'éloigner son rêve, celui qu'il n'a jamais cessé d'évoquer dans ses écrits, mais que personne n'a pris au sérieux : restaurer la grandeur de la Russie tsariste, de l'Oural aux rivages d'Odessa.

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Jusqu'à la veille de l'attaque, le 24 février, les chancelleries européennes ne croyaient pas à l'invasion de l'Ukraine. Pourtant, le chef du Kremlin n'a cessé, depuis deux décennies, d'employer la force. D'abord en Tchétchénie, puis en Géorgie et en Syrie. Et, dès 2014, en Ukraine. "Nous n'avons pas compris ce que voulait Poutine et nous nous sommes trompés sur la Russie", reconnaît l'ex-secrétaire général du Quai d'Orsay, Maurice Gourdault-Montagne. Les révolutions arabes, le djihadisme et la percée de la Chine ont donné le sentiment, à tort, que l'ex-URSS ne jouerait plus les premiers rôles. "A partir des années 1990, les soviétologues de la "maison" ont perdu leur influence", se souvient Pierre Conesa, alors haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Poutine a été longtemps sous-estimé... voire ignoré, façon méthode Coué, estime Alain Richard, ministre de la Défense de Lionel Jospin lorsque Poutine accéda au pouvoir : "Les services de renseignement ont sûrement fourni les informations qu'il fallait, mais les dirigeants successifs n'en ont pas tiré les conséquences. On a préféré se dire "ça va s'arranger" et minorer le problème."

Les clignotants passent pourtant au rouge lors de la conférence de Munich sur la sécurité, fin 2007. Le chef du Kremlin dénonce l'hégémonie américaine sur l'ordre international - le "monde d'un seul maître". L'année suivante, l'armée russe ampute la Géorgie d'une partie de son territoire - un acte dont l'Occident ne mesure pas la gravité. "Après la débâcle irakienne et la crise des subprimes, Poutine a le sentiment que la puissance américaine décline, souligne l'historienne Françoise Thom. Dès cette époque, le chef du Kremlin semble se préparer à une confrontation avec l'Occident. La Russie est encore faible, mais les revenus des hydrocarbures lui permettent d'engager une vaste modernisation de l'armée, dont l'achèvement était prévu... en 2020. Le Covid a juste retardé ses plans."

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Après l'annexion de la Crimée, en 2014, Poutine, immensément populaire, devient de plus en plus autoritaire. "Jusqu'à cette époque, il était soucieux de faire des compromis avec les principaux acteurs de l'élite russe, pour ménager leurs intérêts, observe le chercheur Nikolaï Petrov, spécialiste de la Russie à la Chatham House, à Londres. Puis il a basculé dans une logique où il tire sa légitimité du système militaire et ne dépend plus des élites. Progressivement, il a pris les grandes décisions tout seul." Et les principaux responsables politiques sont devenus des exécutants. Ainsi, le 11 octobre 2015, lorsque Vladimir Poutine annonce à la télévision une intervention militaire en Syrie, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov tombe des nues. "Lorsque quelqu'un lui a tendu un petit papier, en marge de l'assemblée générale des Nations unies, à New York, il était stupéfait", raconte un diplomate.

"Il ne cherche ni à convaincre ni à négocier"

Pour asseoir sa suprématie, l'autocrate casse les baronnies. "La Russie s'apparentait à une fédération d'immenses corporations, avec à leur tête des dirigeants influents, comme Vladimir Iakounine, le patron des chemins de fer russes. Poutine a remplacé ces hommes puissants, mais loyaux - et qui pouvaient le conseiller -, par des jeunes managers incapables de lui dire non", poursuit Nikolaï Petrov.

C'est le début d'une spirale. Poutine s'enferme dans sa logique. "Dans les entretiens auxquels j'ai assisté, il ne donne absolument pas le sentiment d'écouter, mais répète ad infinitum et ad nauseam, son narratif. Il se lance dans de longs monologues sur l'histoire de la Russie éternelle, l'attitude agressive de l'Occident...Il ne cherche ni à convaincre ni à négocier, mais à impressionner, à faire comprendre qu'on n'a pas d'autre choix que d'accepter sa position", se souvient Jean-Maurice Ripert, ambassadeur à Moscou de 2013 à 2017. Un "mur" auquel est actuellement confronté Emmanuel Macron dans ses discussions avec le chef du Kremlin.

Lorsqu'il dirigeait la direction générale de la Sécurité extérieure, Bernard Bajolet s'est rendu plusieurs fois à Moscou pour rencontrer ses homologues du FSB et du SVR (services secrets extérieurs). Durant l'un de ses derniers voyages, le haut fonctionnaire français délivre un message à l'attention du chef du Kremlin. Sans se douter que ces hauts gradés, notamment le chef du SVR Sergueï Narychkine, sont terrorisés par leur dirigeant. "Je leur ai dit que j'étais impressionné par le talent tactique de leur patron, mais que je ne comprenais pas sa stratégie, car ils étaient en train de se faire vassaliser par la Chine, raconte l'ancien maître espion. Je m'imaginais que dans l'heure, Poutine serait informé de notre conversation. Mais j'ignore s'ils étaient en mesure de lui relayer ce genre de remise en question de sa stratégie." C'est peu probable, si l'on en juge par la peur qui se lisait sur le visage du même Narychkine, lors d'une réunion du Conseil de sécurité russe, au Kremlin, ce 21 février. Humilié pour avoir voulu donner "une dernière chance" à la diplomatie, il est contraint par Poutine d'affirmer en bredouillant qu'il est sur la même ligne que son chef.

Le maître du Kremlin ne se défie pas seulement de ses interlocuteurs étrangers, presque tous perçus comme des adversaires de la nation russe. Même son entourage peine à s'adresser à lui. "Il s'est radicalisé", estime Hélène Blanc, chercheuse au CNRS et auteure de plusieurs livres sur le système Poutine. L'Elysée n'a pas hésité à évoquer une "dérive idéologique" et un "discours paranoïaque", après sa discussion de cinq heures avec Emmanuel Macron, le 7 février à Moscou.

La pandémie, un tournant

L'épidémie de Covid-19 a aggravé les choses. Poutine a passé l'essentiel de l'année 2020 retranché dans sa résidence présidentielle de Valdaï, entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Tous les dirigeants du pays, y compris les responsables de la gestion quotidienne, ont dû se soumettre à une longue quarantaine pour le rencontrer. "Le nombre de personnes qui pouvaient l'approcher s'est considérablement réduit et cela a eu des conséquences majeures. Redoutable pour décoder la psychologie de ses interlocuteurs en face-à-face, Poutine s'est privé d'entretiens qui lui auraient fourni de précieuses informations", souligne Nikolaï Petrov.

La peur de faire remonter des informations négatives grandit chez ses collaborateurs. Ce qui, combiné à un manque d'expertise criant sur l'Ukraine, peut expliquer que la guerre se déroule moins bien que prévu. "D'après les données recueillies par Moscou avant l'attaque, les Ukrainiens étaient mécontents de l'action de leur président, Volodymyr Zelensky, et pessimistes sur l'avenir du pays. Les Russes ont donc pensé qu'ils seraient accueillis à bras ouverts. Ils n'ont pas perçu le sentiment patriotique ukrainien", résume Marie Dumoulin, responsable de l'Europe élargie au Centre européen des relations internationales.

Alors, qui peut arrêter Poutine ? En tout cas, pas les milliardaires qu'il a fait prospérer ces vingt dernières années : ils savent qu'ils perdront tout si le chef du Kremlin quitte le pouvoir. Accaparé par son rêve de ressusciter la Grande Russie, persuadé que l'Occident le menace et sans contre-pouvoir pour le freiner, Poutine est dangereux comme jamais. Jusqu'où ira-t-il ? Trois semaines après le début de son offensive, personne n'en sait rien. Car le Kremlin est devenu une boîte noire. Parmi les scénarios envisageables, une attaque de la Moldavie, dont la Transnistrie, une enclave prorusse, vient de s'autoproclamer indépendante. "Poutine peut aussi essayer de tester la solidité de l'Otan en créant des incidents avec un pays balte comme l'Estonie ou la Lettonie, qui comptent des minorités russes importantes", complète Marie Dumoulin.

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La frange nationaliste de l'intelligentsia n'y verrait pas d'inconvénient. "Avez-vous remarqué que notre président fait toujours ce qu'il dit ? [...], a écrit ce mois-ci le politologue pro-Kremlin Vladimir Mojegov. Croyez bien que la demande de ramener l'Otan aux frontières de 1991 n'est pas une blague, c'est sérieux. La question est : "Comment y parvenir ?" Les anciennes règles ne sont plus, la paix de Yalta n'est plus, le système de sécurité internationale n'est plus. Le nouveau monde est fait par les audacieux."

Au point, se demandent certains, de s'enfoncer davantage dans l'horreur ? "Poutine n'a pas le choix : il doit obtenir des concessions du gouvernement ukrainien pour démontrer que la guerre et tous les sacrifices consentis n'ont pas été inutiles. Ma crainte ? C'est qu'il n'obtienne pas ces concessions rapidement et qu'il recourt à des armes plus dangereuses, y compris des mini-bombes nucléaires, pour épouvanter le monde", s'inquiète Nikolaï Petrov. Il en est capable. Au centre de formation du KGB, un examinateur n'avait-il pas noté que le jeune Poutine se caractérisait par... un "faible sens du danger" ?