Un retrait d'Afghanistan qui vire au cauchemar, une alliance anglo-saxonne dans l'Indo-Pacifique qui tourne à la trahison, une pandémie qui éloigne chaque jour davantage les continents... Après quatre ans d'une présidence Trump agressive, l'Europe pensait retrouver une certaine stabilité sur la scène internationale avec Joe Biden à la tête des États-Unis. Mais, à la sortie d'un été 2021 sens dessus dessous, toutes les certitudes européennes ont volé en éclat et le Vieux Continent se retrouve, plus que jamais, prisonnier de l'affrontement entre la Chine et les États-Unis.
Un tournant géopolitique pour l'Europe
Pour la première fois depuis la débâcle afghane et l'affaire des sous-marins australiens, les dirigeants européens se réunissent à partir du 5 octobre en Slovénie. Autour d'un dîner informel au château de Bro ce mardi, les vingt-sept chefs d'État doivent réfléchir à la place de l'Union européenne dans le monde en ces temps de chamboulements stratégiques. "L'affaire des sous-marins australiens constitue un tournant géopolitique, estime Philippe Le Corre, chercheur associé au Carnegie Endowment for Peace et spécialiste des relations entre la Chine et l'Europe. Avant l'été, l'idée s'imposait d'un front commun des démocraties occidentales face aux régimes autoritaires que sont la Chine et la Russie. Mais depuis, l'administration Biden a créé un électrochoc et toutes les cartes sont rebattues."
Avec la présidence Biden et son attitude ambiguë, l'Europe comprend que la politique étrangère sous Donald Trump n'était pas une parenthèse, mais bien une nouvelle réalité : le "pivot asiatique" des États-Unis relègue le Vieux Continent au second plan sur la scène internationale, comme le montre l'alliance AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) conclue dans l'Indo-Pacifique, le mois dernier. "Cet accord, réalisé dans le dos de Paris et Bruxelles, donne l'impression que l'Europe n'a aucune importance, au moins sur le plan militaire", souligne Ricardo Borges de Castro, directeur adjoint du European Policy Center. Le chef de la diplomatie américaine, le francophone Antony Blinken, se trouve en ce moment à Paris pour retisser des liens transatlantiques fortement abîmés car, dans l'optique de leur confrontation avec la Chine, les États-Unis tentent toujours de rassembler leurs alliés...
Mais dans la Guerre froide 2.0 entre Pékin et Washington, l'Europe refuse de s'aligner de manière absolue sur l'un des deux camps. "En juin, quand il est venu au G7 en Grande-Bretagne, Joe Biden s'attendait à un soutien unanime des Européens face à la Chine, et il a été déçu, pointe Ricardo Borges de Castro. Les États-Unis consacrent toute leur énergie à bloquer la montée en puissance chinoise, mais l'Europe n'est pas à la même page : la Chine se trouve dans notre voisinage et représente aussi une opportunité économique pour de nombreux pays européens."
Pour la première fois depuis de longs mois, les relations avec Pékin seront au menu des discussions européennes en Slovénie. Qualifiée de "rival systémique" par l'UE il y a deux ans, la Chine avait pourtant signé un accord global d'investissements avec la Commission européenne en décembre dernier, alors que Joe Biden venait d'être élu. "Les États-Unis ont très mal pris cette signature alors que la nouvelle administration n'était pas encore installée à la Maison Blanche, retrace Philippe Le Corre. Le gouvernement Biden a dû repenser ses alliances, préférant se concentrer sur les 'five eyes' (Royaume-Uni, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande) et reléguant la France et l'Allemagne en partenaires de second rang."
Face à la Chine, des intérêts européens contradictoires
Si les brouilles diplomatiques se multiplient ces derniers mois entre Bruxelles et Washington, les Vingt-Sept sont loin de laisser tomber l'alliance transatlantique, comme l'a réaffirmé le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, le 4 octobre. "Nous serons toujours plus proches de Washington que de Pékin, cela va de soi car nous partageons le même système politique, le même système économique, a expliqué le diplomate espagnol lors de la World Policy Conference, à Dubaï. Mais nous avons aussi nos propres intérêts, que nous devons être capables de défendre."
Mais là aussi, chaque pays européen défend ses propres intérêts, souvent contradictoires avec ceux des voisins européens. Ainsi, une ligne commune face au géant chinois reste extrêmement complexe à dégager entre la Hongrie de Viktor Orban, qui croule sous les investissements de Pékin, et la Lituanie, qui a gelé ses relations commerciales avec la Chine après l'établissement d'une délégation permanente à Taïwan. De quoi alimenter de longues discussions au dîner du château slovène, et bien au-delà.
