A quelques jours du second tour de l'élection présidentielle, Marc-Olivier Padis, directeur des études du centre de réflexion Terra Nova (proche du centre gauche) et ancien directeur de la rédaction de la revue Esprit, analyse les conséquences qu'aurait la politique internationale envisagée par Marine Le Pen pour notre pays. Entretien.

L'express : Quel impact aurait, selon vous, une victoire de Marine Le Pen sur les relations internationales de la France ?

Marc-Olivier Padis : Cela entraînerait à coup sûr un affaiblissement majeur de la voix de la France sur la scène internationale. D'abord parce que la candidate du RN souhaite bouleverser notre logique d'alliances - sortie du commandement intégré de l'Otan et développement d'une l'alliance nouvelle avec la Russie. Son élection entraînerait non seulement un isolement, mais aussi une perte de crédibilité de notre pays. Ses engagements internationaux deviendraient en effet sujets à caution - en raison notamment de la remise en cause de traités européens et internationaux auxquels la France a souscrit.

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La candidate du RN ne veut plus sortir de l'Union européenne, comme en 2017, mais la remplacer par une "Europe des nations" : est-ce plus rassurant ?

Elle met beaucoup en avant l'idée de coopération. A l'entendre, pourquoi ne pas se contenter de ces coopérations entre Etats européens, plutôt que de s'embarrasser d'un système européen complexe, avec une Commission, une cour de Justice... Mais ce qu'elle envisage, ce sont des partenariats ponctuels qui entraîneraient une négociation permanente. Il n'y aurait pas de stabilité des décisions puisque chacun pourrait remettre en cause ses engagements du jour au lendemain, parce que ça ne l'arrange plus... On entrerait dans un système transactionnel, comme l'avait théorisé l'ancien président américain Donald Trump pour les relations internationales. Or, c'est précisément cela que l'Union européenne veut éviter. Elle souhaite que les États prennent des engagements sur la durée et non pas en fonction des aléas politiques. C'est la condition pour qu'une véritable coopération fonctionne. Ce que Marine Le Pen attaque, ce n'est pas simplement la construction européenne, c'est la permanence des engagements de la France. Elle parle sans cesse de souveraineté, mais la souveraineté, c'est aussi la continuité juridique de la parole de l'Etat.

Sa volonté de faire primer le droit français sur le droit européen conduirait-elle à un "Frexit" qui ne dit pas son nom ?

Marine Le Pen a trouvé une porte dérobée pour remettre en cause l'appartenance de la France à l'Europe. Cette porte, c'est son référendum, le premier acte important qu'elle veut faire sur l'immigration, instituant la primauté du droit français sur le droit européen. Le point dur de son programme reste quand même la préférence nationale et donc la discrimination instituée. Or notre Constitution s'y oppose - en raison de la Déclaration des droits de l'homme -, tout comme le droit européen. Le coeur de son programme n'étant pas réalisable dans l'état actuel du droit, il lui faut transgresser toutes ces règles juridiques, notamment européennes. Et donc, ce qu'elle veut faire, avec son référendum censé avaliser la priorité nationale, c'est, finalement, dire non à l'Europe. Ne plus reconnaître la Convention européenne des droits de l'homme, les droits fondamentaux défendus par l'Europe.

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Ce ne serait pas l'équivalent français du Brexit, mais elle se mettrait dans une position à la polonaise : une attitude de self-service. Je prends ce qui m'arrange au sein de l'Union européenne, mais pas les droits fondamentaux, ni les arbitrages européens. Etant donné le poids de la France en Europe, d'autres pays seraient tentés de suivre la même voie. Tout cela mènerait forcément à un affaiblissement de l'UE, voire à sa disparition. Si chaque État ne retient que ce qui lui plaît, il n'y a plus de politique ni de principes communs, plus de fonctionnement des institutions.

Marine Le Pen ne cache pas son soutien au premier ministre hongrois Victor Orban, le modèle "illibéral" de ce dernier est-il une source d'inspiration pour elle ?

Viktor Orban a été le premier à théoriser sa pratique avec cette idée de démocratie "illibérale". Ce qui est attaqué en Hongrie, c'est l'Etat de droit, l'indépendance de la justice ; bref, le fait que la décision politique soit encadrée par un système de contrôle juridique. C'est ce qui intéresse Marine Le Pen. Dans la démocratie libérale, il y a des contrôles, des contre-pouvoirs. L'exécutif ne peut pas tout. Son rêve, si elle gagne les élections, c'est d'avoir les mains libres pour faire tout ce qu'elle veut. Elle le défend au nom de cette idée de la souveraineté populaire, même si c'est contraire aux principes fondamentaux du pays. Non, la démocratie ne peut fonctionner comme ça.

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Si la candidate du RN arrive au pouvoir, peut-elle espérer trouver des alliés européens gouvernés par la droite radicale ?

C'est ce qu'elle prétend vouloir faire. Mais en réalité, ces partis sont d'accord sur très peu de choses. Ils n'ont d'ailleurs pas réussi à former un groupe au Parlement européen et leurs rares expressions d'objectifs communs sont très pauvres et limitées. Quant au groupe de Visegrad, formé notamment par la Hongrie et la Pologne, il a explosé à cause de la guerre en Ukraine. La Pologne, très anti-russe, n'est pas du tout sur la même ligne que la Hongrie, restée proche de Vladimir Poutine. En fait, cette espèce de rapprochement informel n'a pas tenu sur la durée, car tout cela est opportuniste, en fonction des considérations de politique intérieure. Comme chacun ne pense qu'à ses intérêts, le tout petit club avec lequel elle pense pouvoir trouver une alliance nouvelle pour la France est en réalité très fragile. Il se résume surtout à la Hongrie.

Marine Le Pen continue à prôner une "alliance" avec la Russie. Quel serait le danger pour la France, alors que Moscou multiplie les crimes de guerre en Ukraine ?

Même si elle a condamné l'agression russe contre l'Ukraine, la candidate RN a maintenu son projet "d'alliance" avec la Russie dans son programme, ce qui paraît stupéfiant. Inévitablement, on se pose la question d'une éventuelle dépendance, notamment financière vis-à-vis de Moscou, puisqu'elle a toujours un emprunt en cours auprès d'une banque russe. Pour un parti qui utilise l'adjectif patriotique à tout bout de champ, qui parle de l'indépendance de la France, de son autonomie stratégique, tout cela est complètement contradictoire.

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On ne voit par ailleurs pas vraiment ce qu'on aurait à gagner d'une alliance avec la Russie, ni ce qu'elle engloberait concrètement. Sur quel terrain ? En Afrique, où la Russie mène une guerre d'influence à notre détriment ? Certainement pas. Au Proche-Orient, où elle s'est distinguée par ses atrocités et son soutien à Bachar al-Assad en Syrie ? Plus que problématique.

La sortie du commandement intégré de l'Otan, est une autre promesse de Marine Le Pen : quelles en seraient les conséquences pour la France ?

C'est présenté comme une mesure qui peut paraître moins anxiogène pour les Français : après tout, notre pays a été longtemps en dehors du commandement intégré de l'Otan, et ce fut une décision du général de Gaulle de l'en sortir. Elle peut donc se rattacher à un certain héritage. Mais le contexte a changé et aujourd'hui, cela poserait de vrais problèmes. Le commandement intégré, c'est la possibilité de mener des actions conjointes, bien coordonnées, au sein de l'Otan. L'ennui, c'est qu'il y a peu d'armées européennes qui soient capables d'intervenir en dehors du territoire national. La France en fait partie avec la Grande-Bretagne, c'est à peu près tout. Le risque, c'est que la France se retrouve, sans le vouloir, isolée dans des actions à l'étranger. Or, toute la stratégie de la France, depuis l'intervention au Mali, c'est d'entraîner ses partenaires européens avec elle, comme elle a essayé de le faire au Sahel.

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Cette mesure est en trompe l'oeil. Sortir du commandement intégré de l'Otan, cela envoie le message politique que la France va retrouver son autonomie de parole. Alors que c'est justement parce que l'on accompagne les Etats-Unis qu'on peut leur parler. A partir du moment où l'on s'isolerait, on n'aurait plus la capacité de faire valoir notre point de vue. La voix de la France compterait beaucoup moins.

Parallèlement, la candidate s'en prend au couple franco-allemand...

Comme pour le rapprochement avec la Russie, c'est la même logique anti-système qui prévaut. Appliquée de façon un peu mécanique et rigide à tous les sujets. Elle préfère s'entendre avec les Britanniques, chez qui elle retrouve le côté anti-européen. Mais le couple franco-allemand, c'est ce qui permet souvent de faire prévaloir le point de vue français au niveau européen, lorsque nous parvenons à nous accorder.

Et donc, l'attaquer, c'est se priver d'un des principaux leviers d'influence de la France en Europe et dans le monde. Sans compter que si on veut faire la batterie électrique du futur ou le cloud européen, ce sera bien sûr avec l'Allemagne, la première puissance industrielle européenne.