"Le Liban n'est pas à proprement parler en faillite." Ce constat, dressé il y a quelques semaines par Riad Salamé, le gouverneur de la banque du Liban (BDL), résume le déni dans lequel les milieux d'affaires et la classe politique s'enferment. Comme s'il leur était impossible d'admettre la faillite d'un modèle, dont ils ont été au coeur pendant des décennies.

Et pourtant, le pays s'enfonce mois après mois dans la catastrophe : la population n'a plus accès depuis un an à ses économies en dollars, la livre libanaise a perdu 80 % de sa valeur, plus de la moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté et le Liban a fait défaut sur sa dette en mars dernier.

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Autrefois loué pour sa capacité à attirer des fonds étrangers au pays du Cèdre - grâce à un système qui peut être comparé à une pyramide de Ponzi -, Riad Salamé est aujourd'hui voué aux gémonies par une partie de la rue, symbole d'une oligarchie financière qui a mené la nation à sa perte. En poste depuis 1993, celui qui fut récompensé à plusieurs reprises par des "experts" comme le meilleur gouverneur de banque centrale du monde, s'accroche à son héritage au point d'exaspérer les Occidentaux, qui l'ont pourtant longtemps considéré comme leur allié.

Empêcher un audit à tout prix

Dernier exemple en date, le sabordage de l'audit de la BDL, réclamé par la communauté internationale comme une condition à toute aide financière. La société chargée de l'opération, Alvarez & Marsal, a mis fin à sa mission le 26 novembre, faute de pouvoir obtenir les documents requis. La banque centrale, ainsi que le ministère des Finances, qui dépend du président du Parlement Nabih Berri, en poste depuis 1992, ont refusé de fournir certaines informations, sous prétexte qu'elles seraient couvertes par le secret bancaire. Un argument contesté par de nombreux juristes, y compris par la ministre sortante de la Justice Marie-Claude Najm, une indépendante qui avait été nommée en début d'année, dans la foulée du mouvement de contestation. "D'un point de vue technique, cet audit ne pose pas vraiment de défi. Tout dépendra, en fait, de la pression internationale et de la volonté des décisionnaires libanais de s'y plier", résume Mike Azar, expert financier.

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L'audit des comptes de la BDL - une véritable boîte noire - doit permettre d'évaluer la situation financière réelle du pays, ce que même les grandes instances mondiales n'arrivent pas à faire avec précision. L'establishment freine d'autant plus que cette mission devrait également mettre en lumière les probables détournements de fonds auxquels se sont adonnés les responsables politiques pendant des années.

Quatre mois après l'explosion du port de Beyrouth, le pays n'est toujours pas parvenu à former un nouveau gouvernement, tant à cause d'affrontements sur le partage des postes clefs que pour des considérations géopolitiques. La majorité des acteurs espèrent que l'arrivée au pouvoir de Joe Biden favorisera un climat plus apaisé entre l'Iran et les Etats-Unis, facilitant du même coup les négociations au Liban. "Cela relève du pur fantasme", avance un diplomate français qui admet que l'initiative lancée par Emmanuel Macron dans la capitale libanaise, au lendemain de la tragédie du 4 août, est au point mort. Paris ne compte pas pour autant renoncer, alors que le pays du Cèdre est son dernier pré carré au Moyen-Orient. Le président français a annoncé qu'il s'y rendrait à nouveau durant le mois de décembre. Pour la troisième fois en moins de six mois.

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