Le bon élève du début de la pandémie est devenu le contre-exemple d'une politique sanitaire exemplaire. Malgré les nombreux avertissements du monde médical depuis l'été, les Allemands n'ont rien préparé pour faire face à la 4e vague de Covid, à part le programme minimum : retour des masques à l'école, des tests gratuits et la réouverture des centres de vaccination pour la troisième injection... fermés il y a un mois.

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Résultat : le système hospitalier est aujourd'hui saturé, notamment dans le sud et l'est du pays. "Les responsables politiques ont réagi trop tard et trop mollement contre ce virus mortel", a pesté Frank Ulrich Montgomery, l'ancien président Conseil national de l'Ordre des Médecins et président de l'Association médicale mondiale.

"Toutes les alertes ont été ignorées", a confirmé Susanne Johna, présidente du syndicat des médecins (Marburger Bund), qui se souvient d'avoir été accusée d'être "alarmiste" lors de la campagne électorale. Dans leur programme, aucun candidat n'avait une stratégie sanitaire bien définie. Personne ne voulait se mettre les électeurs à dos en parlant d'un retour des restrictions, des tests sur les lieux de travail ou encore des confinements partiels ou des vaccinations obligatoires pour le personnel soignant. Au contraire, le débat avait tourné autour du "Freedom Day" et de la "liberté des citoyens" de ne pas se faire vacciner.

Qui dirige l'Allemagne ?

Le vide politique créé par la transition gouvernementale n'a pas facilité la tâche. Angela Merkel est actuellement toujours chancelière mais elle ne peut pas prendre de décisions importantes. Et le prochain chancelier ne peut pas imposer un plan d'action tant qu'il n'est pas aux commandes. Le social-démocrate Olaf Scholz (SPD), encore ministre des Finances, doit être élu le 6 décembre au plus tôt, si les négociations de coalitions tiennent le calendrier prévu.

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Le futur chancelier a dû néanmoins sortir de sa réserve, jeudi 11 novembre, lors du premier débat parlementaire à l'assemblée fédérale (Bundestag) pour présenter une stratégie de lutte. "Il était temps qu'on vous entende, monsieur Scholz !", a attaqué d'emblée Ralph Brinkhaus, le chef de la future opposition conservatrice (CDU/CSU). Mais Scholz n'a pas osé proposer une seule mesure convaincante aux yeux du monde médical et de la population. Pas de confinement, de couvre-feux, de fermetures d'école, de vaccinations obligatoires mais, au contraire, la fin de l'état d'urgence sanitaire, le 25 novembre, comme prévu. "Finalement, vous poursuivez la politique [de Merkel]", a critiqué Ralph Brinkhaus.

"Tout cela ne suffira pas à stopper la pandémie", a prévenu Lothar Wieler, le président de l'Institut de veille sanitaire Robert Koch (RKI), alors que les responsables politiques refusent encore de voir la réalité en face. A Cologne, la maire a autorisé l'ouverture du carnaval, malgré les pics épidémiques qui se succèdent depuis le début du mois, avec 50.000 personnes chantant à tue-tête, bras dessus, bras dessous. Seule précaution : être vacciné ou guéri, mais sans test, ce qui n'exclut pas des porteurs du virus dans la foule. "Ceci n'est pas un carnaval", a titré la presse locale.

Alors que les règles d'hygiènes sont clairement définies par le ministère de la Santé, les Allemands ont fait preuve d'une indiscipline évidente. "Dans une boîte cave de jazz à Berlin, on m'a demandé mon pass sanitaire mais on n'a pas scanné le QR Code. C'est une moitié de contrôle", constate Markus (prénom changé à sa demande), un trompettiste professionnel avant d'ajouter : "J'ai joué le lendemain dans une grande salle connue. Personne ne m'a rien demandé", affirme-t-il. "De nombreux établissements ne respectent pas les règles. C'est absolument inacceptable", a regretté Thomas Lengfelder, directeur de la Fédération berlinoise des hôteliers et restaurateurs (Dehoga).

Un des taux de vaccination les plus faibles d'Europe

Le ministre de la Santé, Jens Spahn, est accusé d'avoir complètement sous-estimé la situation alors que le contexte est encore plus dangereux qu'à l'automne 2020. La vie sportive, sociale et culturelle a repris dans des lieux souvent fermés alors que le variant delta est beaucoup plus infectieux.

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Surtout, la campagne de vaccination n'a pas été un succès avec l'un des taux les plus faibles d'Europe (moins de 70%) qui n'a pas permis d'atteindre l'immunité collective espérée. On reproche au ministre de ne pas avoir fait des efforts pour convaincre les réfractaires à la vaccination. La suppression de la gratuité des tests, payés par l'Etat, devait mettre la pression sur les non-vaccinés. Mais cette stratégie n'a pas fonctionné.

Quant aux régions (Länder), compétentes en matière de santé, elles sont mises à l'index. "Il faut arrêter cette cacophonie", insiste Frank Ulrich Montgomery. Tandis qu'à Brême, le taux de vaccination dépasse les 80%, il est seulement de 57% en Saxe, une ancienne région de la RDA, avec une population très défiante. Or, plus le taux les bas dans une région, plus la situation sanitaire est catastrophique. Le mouvement des antivax allemands (Querdenker) reste influent dans les régions de l'Est mais aussi en Bavière. Pour cette raison, les Allemands parlent de la "pandémie des non-vaccinés".

Enfin, personne ne veut entendre parler d'une obligation de vaccination, même pour les personnels en contact avec des groupes à risques (maisons de retraite, hôpitaux). Les libéraux du FDP, membres du prochain gouvernement, ont été particulièrement tenaces sur ce "principe de liberté" alors qu'il existe pourtant en Allemagne des obligations de vaccination comme la rougeole pour les enfants. Le président du parti, Christian Lindner - pressenti aux Finances - s'est même prononcé contre les couvre-feux. "Il est prouvé scientifiquement que cela ne sert à rien", a-t-il déclaré dans une interview à la première chaîne de télévision ARD.

"Il faut en finir avec tout ce baratin sur les libertés", a pesté Frank Ulrich Montgomery, alors que des dizaines de personnes sont déjà mortes dans les maisons de retraite. "Nous sommes très loin de la fin de pandémie", a ajouté le virologue Christian Drosten, le conseiller personnel de Merkel. Si les mesures ne sont pas renforcées, il prévoit 100.000 décès supplémentaires (ce qui doublerait le nombre de morts). Jusqu'à présent, il a toujours vu juste.