Mise à jour : Liz Truss a été désignée comme prochaine Première ministre britannique, lundi 5 septembre 2022, par les militants du Parti conservateur pour succéder à Boris Johnson. Fin août, L'Express lui consacrait un portrait.

Ce qui surprend toujours avec Liz Truss, c'est qu'elle n'a jamais peur d'en faire trop. L'obsession de la ministre des Affaires étrangères britannique ? Se faire prendre en photo en reprenant exactement les mêmes poses que Margaret Thatcher en son temps : hilare avec un veau dans les bras, casquée à la tourelle d'un char, coiffé d'une chapka et l'air pensif sur la place rouge à Moscou, à califourchon sur une moto Triumph ou encore - plus classique - à son bureau, vêtue d'un élégant chemisier blanc à lavallière. Même angle, même cadre, même attitude. Un album photo censé la positionner comme la prochaine Dame de fer au 10 Downing Street.

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Revendiquer cette filiation avec "Maggie" est un passage obligé pour tout conservateur qui vise les sommets. Mais en réalité, c'est surtout de son mentor, Boris Johnson, auquel elle doit sa position actuelle, que Liz Truss s'inspire. Arborant sa plus belle robe orange, elle avait préféré se rendre à une répétition du G20 en Indonésie début juillet plutôt que de participer à l'hallali final contre le Premier ministre ébouriffé, fragilisé par les scandales. Rentrée précipitamment pour se placer dans la course à la succession, après la démission de ce dernier le 7 juillet, sa ministre martèle qu'elle lui est toujours restée loyale. Tellement loyale qu'elle passe pour un clone féminin de l'ancien maire de Londres, dont elle semble bien partie pour prendre la place, le 5 septembre.

"Impitoyablement pragmatique"

Au-delà de leur blondeur commune, les ressemblances entre ces deux diplômés d'Oxford sont frappantes. C'est "BoJo 2.0", la décrit d'ailleurs Kirsty Buchanan, son ancienne conseillère. "En dehors de Boris, je ne connais pas d'autre politicien qui a un instinct politique plus viscéral que Liz. Elle est habitée par l'ambition et sait être impitoyablement pragmatique" écrit Kirsty Buchanan dans The Times en décembre dernier, lui prédisant déjà un avenir à Downing Street. A la Justice, sous David Cameron, elle enchante les Brexiteurs purs et durs en 2016 en ne défendant pas trois juges de la Haute Cour de justice traités d' "ennemis du peuple" par le Daily Mail. Ceux-ci estimaient à l'époque qu'il serait souhaitable que le Parlement valide la décision du gouvernement de déclencher le fameux article 50 et donc le processus officiel du Brexit.

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Plus tard, en tant que ministre du Commerce extérieur de Boris Johnson, elle n'a cessé d'exagérer ses exploits de négociatrice, ainsi que "toutes ces opportunités" offertes par le Brexit. En réalité, hormis trois accords de commerce avec le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, elle n'a fait que prolonger 67 traités de commerce dont la Grande-Bretagne jouissait au sein de l'UE. Comme Boris Johnson, Liz Truss, enthousiaste et volontariste, a tendance à enjoliver la réalité.

Autre point commun, elle est appréciée de la base conservatrice pour sa bonhomie et son goût de la fête. "Elle aime le vin blanc, massacrer des chansons de pop des années 1980 au karaoké, et danser jusque tard dans la nuit" témoigne Kirsty Buchanan. En revanche, devant les caméras de télévision, elle manque encore de l'assurance culottée du vainqueur du référendum sur le Brexit. "Nous lui avons fait travailler sa voix, pour la rendre plus grave. On a également essayé de lui donner un look plus institutionnel", poursuit l'ex-conseillère. Mais il reste encore du travail...

Programme économique "vraiment conservateur"

L'examen du compte Instagram de la candidate suffit pour prendre la mesure du soin frénétique qu'elle apporte à sa communication. Lorsqu'elle était ministre du DIT (Department for International Trade, le Commerce extérieur), ses collègues avaient vite rebaptisé son ministère... Department for Instagramming Truss. Elle est l'un des rares ministres britanniques voyageant avec un photographe attitré, qui immortalise chaque déplacement officiel par des clichés la montrant en action, souriante et proche de la population.

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Truss se dit la seule à proposer un programme économique "vraiment conservateur". Elle est partisane d'un marché sans entraves, mais ne craint pas de se montrer iconoclaste. Elle a d'ailleurs promis de combattre l'orthodoxie de la Banque d'Angleterre et du Trésor public en offrant dès la rentrée des baisses d'impôts tous azimuts, une façon de s'assurer le soutien sans faille des électeurs conservateurs, mais sans doute pas de faire baisser l'inflation. "Il faut s'attendre à ce qu'elle fasse des choix risqués. La prudence, ce n'est pas son truc", estime son ami Mark Littlewood, directeur du think tank Institute for Economic Affairs.

Tout comme Boris Johnson, Liz Truss campe toujours sur des positions bien arrêtées... jusqu'au moment où elle en défend d'autres, parfois complètement opposées, avec la même passion. Militante chez les libéraux-démocrates (centristes), elle change de camp à la fin des années 1990, pour rejoindre les conservateurs. Elle est alors pour l'abolition de la monarchie, une idée qu'elle a depuis totalement reniée. Autre retournement de veste, après avoir fait campagne contre le Brexit, elle embrasse au lendemain du référendum le camp des vainqueurs, puis devient farouche Brexiteuse"

Macron "ami ou ennemi" ? Elle ne tranche pas...

Comme tous les politiciens très ambitieux, Liz Truss n'hésite pas à écrire sa propre légende. Née à Oxford en 1975, cette fille d'un professeur de mathématiques à l'université, se présente comme une enfant du "Red Wall", comprenez ces terres travaillistes historiques qui ont non seulement voté pour le Brexit mais également, et pour la première fois, pour le clan conservateur aux dernières élections de décembre 2019. Elle dit avoir connu la faillite d'une éducation publique où "nous apprenions ce qu'étaient le racisme et le sexisme alors que trop peu de temps était consacré aux sujets fondamentaux, comme la lecture et l'écriture". Adolescente, elle affirme avoir vu ses camarades "échouer" par manque de stimulation et par la faute de professeurs dont "les attentes étaient vraiment basses".

En réalité, Liz Truss, qui promet de s'attaquer à cette culture de l'échec, ne vient pas d'une terre travailliste. Elle a passé son adolescence à Leeds North East, bastion conservateur pendant plus de quarante ans. Ses parents étaient peut-être de gauche mais son école de Roundhay, avec ses terrains de football, hockey et rugby, était un excellent établissement à qui elle doit sa sélection à l'université d'Oxford. "Un jour, elle se décrit comme une fille du Yorkshire pour plaire à ses électeurs riches et ruraux du Norfolk. Maintenant, elle se la joue Ken Loach [cinéaste britannique de gauche] en parlant de Red Wall dans l'espoir de plaire aux députés conservateurs venant de ces anciennes terres travaillistes", s'indigne le journaliste Martin Pengelly, un ancien condisciple. Essayer de plaire à tous, dire une chose puis son contraire : exactement la tactique de Boris Johnson.

Et surtout ne jamais oublier de marteler que "la Grande-Bretagne est la meilleure", tout en excitant le sentiment anti-français - Paris jouant un rôle commode de bouc-émissaire. A la question de savoir si Emmanuel Macron est un "ami" ou un "ennemi", elle a ainsi refusé dernièrement de trancher, provoquant la stupeur de l'intéressé (qui a dénoncé une perte de "repères").

Ces postures n'y changeront rien : pour une majorité de Britanniques, la rentrée s'annonce très difficile : grèves à répétition, système de santé à genoux, factures d'électricité et de gaz qui vont bondir à 5000 euros annuels par famille, inflation prévue à 14% d'ici à Noël. Pas sûr qu'un autre Boris Johnson à la tête du gouvernement soit la solution...