Sociologue, Federico Tarragoni enseigne à l'Université de Paris, où il dirige le Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique (CRIPOLIS). Il est l'auteur de L'Esprit démocratique du populisme (La Découverte, 2019).
"Notre modèle a été copié partout", a déclaré le Premier ministre Giuseppe Conte. Cette crise du coronavirus a-t-elle fait de l'Italie un laboratoire politique autant que sanitaire ?
Absolument, à tous points de vue. J'identifie trois tendances liées à la pandémie. La première : l'Italie a pris la première des mesures de confinement et mis en place l'état d'exception légal qui les accompagne. La deuxième tendance, évidente, est la redécouverte de la dimension centrale des services publics, exprimée en particulier par les nombreuses manifestations de soutiens aux soignants. Qu'exalte ce patriotisme civique ? La solidarité sociale plus que le sentiment national. Et cette sensibilité vis-à-vis des populations en souffrance dépasse les frontières, grâce à la couverture mondiale de l'actualité du Covid-19 par les médias.
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Et la troisième tendance ?
C'est celle d'une montée en puissance du nationalisme. L'épidémie est instrumentalisée par l'extrême droite. Celle-ci cherche à montrer que les gouvernements appliquent aujourd'hui les politiques qu'elle préconise depuis des décennies, comme la fermeture des frontières au sein de l'espace Schengen, alors même que le virus ne connaissait déjà plus de frontières. Sur ce point, l'Italie s'est à nouveau affirmée comme un laboratoire, car Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a totalement joué cette carte.
Salvini sera-t-il le grand gagnant de la séquence actuelle ?
C'est trop tôt pour le dire. Car deux tendances s'opposent en ce moment : d'un côté la redécouverte de la solidarité, des services sociaux, du civisme, de l'autre un repli identitaire et nationaliste. Elles ne sont pas nées avec le Covid-19 et s'expriment dans un certain nombre de sociétés européennes. Cela peut mener l'Italie vers une gauche renouvelée, comme celle qui gouverne le pays actuellement, alliance entre la frange contestataire du M5S et les sociaux-démocrates du Parti démocrate (PD), soit à un gouvernement de la Ligue de Salvini.
Comment s'explique le sentiment d'une fierté retrouvée exprimée par les Italiens ?
Les Italiens ont toujours cultivé depuis le XIXe siècle un complexe d'infériorité vis-à-vis des autres grandes puissances européennes, comme la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni. Là où d'autres verraient de la fragilité, les Italiens peuvent ressentir de la fierté. Les mesures de confinement adoptées tardivement par l'Italie ont été imitées par les autres, à l'exception des Pays-Bas et de la Suède. Or, ces dernières années, à la suite de la crise de 2008, l'Italie faisait figure de mauvaise élève de l'Union européenne. Le dernier exemple en date est le "budget du peuple" du M5S censuré en 2018 par Bruxelles, qui a menacé le pays de sanctions. Tout cela a créé des frustrations dans la population. Alors voir que la politique italienne est copiée partout provoque un regain de patriotisme, bien que le contexte soit tragique.
Pourtant critiqué par l'opposition, Giuseppe Conte n'a-t-il pas gagné en légitimité depuis le début de la crise ?
Oui, la légitimité de Conte est renforcée par ce qui se passe. Il a su faire preuve d'une grande autorité politique, de charisme et de pédagogie dans l'explication des mesures. Les Italiens se sont rangés à cette politique de confinement dans leur immense majorité. Ils ont d'ailleurs très mal pris le fait qu'Emmanuel Macron aille au théâtre au même moment en disant qu'il n'y avait pas de problème et qu'il maintienne les élections municipales. Cela en a fait, par comparaison avec Conte, un leader politique irresponsable, soucieux de la croissance économique dans un moment tragique.
