Dans une rue passante du quartier populaire de Fatih, sur la rive européenne du Bosphore, une dizaine de personnes font la queue devant un kiosque pour acheter du "pain populaire d'Istanbul". Ce pain subventionné, vendu à moitié prix par la municipalité dirigée par l'opposition, est particulièrement demandé ces temps-ci, même dans ce bastion de l'AKP, le parti islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan. Et pour cause : le prix de cet élément de base a presque doublé en deux mois.
Hüseyin Alper, un retraité, vient pratiquement tous les jours, "même quand la file d'attente est longue". La hausse de 50% du salaire minimum, annoncée en décembre par le président face à l'explosion de l'inflation, a temporairement redonné un peu de répit aux ménages les plus modestes. "Mais, moi, ma pension de retraite, elle n'a pratiquement pas augmenté, comment vais-je faire dans les mois à venir, si la hausse des prix continue ? Mes enfants ont leurs propres problèmes, je ne veux pas leur demander de l'aide, mais alors comment payer mon loyer ?", s'alarme le retraité.
Désireux de stimuler la croissance économique dans la perspective de l'élection présidentielle (au plus tard en juin 2023), le président Erdogan s'est lancé depuis quelques mois dans une politique peu orthodoxe de baisse des taux d'intérêt. Et ce, en faisant pression sur la banque centrale, dont il a plusieurs fois limogé le dirigeant. En toute logique, l'inflation, déjà importante, a décollé - 36% en décembre sur un an, du jamais vu depuis septembre 2002 - et la livre turque s'est effondrée, chutant de 45% face au dollar le mois dernier.
Le pouvoir d'achat plonge
Victimes de la politique hasardeuse du reis, les Turcs voient leur pouvoir d'achat plonger. "A chaque fois que je vais faire mes courses, les prix ont grimpé. Désormais, je n'achète plus de viande rouge mais du poulet, et encore, uniquement lorsque j'ai des invités. Je fais aussi attention à l'évolution des prix des légumes : les aubergines et les concombres ont augmenté de moitié par rapport au mois dernier", se désole Cansu, 29 ans, rémunérée au salaire minimum.
Les entreprises sont également durement touchées. A la tête d'une entreprise de BTP d'une trentaine de personnes qui a perdu de l'argent l'an dernier, Riza Aydin, 52 ans, se montre soucieux. "En trente ans, je n'ai jamais vu un chaos pareil, le prix des matières premières a quasiment doublé, certains de nos fournisseurs refusent carrément d'honorer leurs commandes au prix convenu car ils anticipent une nouvelle chute de la monnaie et les gens ne peuvent pas acheter nos logements car les taux des crédits sont trop élevés. On vit au jour le jour en espérant ne pas couler, mais c'est difficile de croire en l'avenir." Quant aux journaux, plombés par la hausse en flèche du prix du papier (qui a presque triplé l'an dernier), ils sont au bord de la faillite.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le 1er octobre 2021, devant le Parlement à Ankara.
© / afp.com/Adem ALTAN
Fin décembre, Erdogan a annoncé la création d'un système de placement bancaire en livre turque garanti par l'Etat, qui s'engage à indemniser ses détenteurs face à une éventuelle évolution des taux de change. Une annonce qui a temporairement freiné la chute de la livre, mais n'a pas séduit la population, qui continue à épargner massivement en or, en bitcoins, en euros ou en dollars, tout plutôt que la monnaie nationale.
"Nous sommes malheureusement encore loin du pic d'inflation des prochains mois. La seule réponse que trouve le pouvoir, c'est de faire marcher la planche à billets, ce qui va encore aggraver la situation", s'inquiète Mustafa Sönmez, à qui ses critiques du gouvernement valent un procès pour "tentative de manipulation des cours". Comme si Erdogan n'était pas responsable de la catastrophe...
