"Les logements sociaux doivent aller en priorité aux Toscans !" Lunettes de soleil à son nom sur la tête et fossettes lui donnant un air mutin, Susanna Ceccardi, la candidate de la coalition de droite (Ligue, Fratelli d'Italia, Forza Italia et Toscana civica) à la présidence de la Toscane, n'a pas peur d'aller encore plus loin que son mentor, Matteo Salvini, et ses "Italiens d'abord". Et ça marche. Plus elle flatte la préférence nationale, ce mardi 8 septembre à Pistoia, ville de 90 000 habitants, près de Florence, plus le public, chauffé par les chansons de Gino Paoli et d'Andrea Bocelli, applaudit ses saillies verbales.
Un bastion de gauche en danger
Les 20 et 21 septembre, sept régions votent en Italie. Très attendues, ces élections donneront de précieuses indications sur l'état des forces politiques - et de leurs dirigeants. En perte de vitesse, Salvini, le leader populiste de la Ligue, compte ainsi sur ce scrutin pour se relancer. Si la Campanie semble d'ores et déjà promise à la gauche, la Toscane paraît en revanche à sa portée. D'après les derniers sondages, Susanna Ceccardi, 33 ans, députée européenne depuis mai 2019, est au coude-à-coude avec le candidat de centre gauche Eugenio Giani, 61 ans : 42,5% pour elle, 43% pour lui. "Une telle compétition ne s'est jamais vue dans une région où le Parti communiste italien (PCI) puis ses héritiers, le Parti démocrate de la gauche (PDS) et le Parti démocrate (PD) ont toujours occupé une position d'hégémonie, explique Alessandro Chiaramonte, professeur de sciences politiques à l'université de Florence. Symboliquement, ce serait très dur pour la gauche italienne, dont une partie est au gouvernement."
En 2016, "la Ceccardi", comme on désigne les femmes connues en Italie, fut la première maire léghiste en Toscane. Puis la Ligue a raflé d'autres villes à la gauche : Pistoia, Pise, Sienne... "Le PD est le parti des banquiers et des millionnaires ! La Ligue est la seule à s'occuper des précaires, des artisans et des pépiniéristes de Pistoia [plus de 1500 entreprises implantées autour de la ville]", martèle, sur la piazza del Duomo, Matteo Salvini, venu soutenir sa candidate, le 8 septembre.
LIRE AUSSI >> Matteo Salvini, le capitaine naufrageur
Pendant trois ans à la tête de Cascina, petite commune de 45 000 administrés dans la banlieue de Pise, Susanna Ceccardi a incarné à la lettre le projet politique de la Ligue : elle a donné la priorité aux Italiens dans l'attribution des logements sociaux, en contrôlant plus sévèrement les dossiers des immigrés ; elle a prôné la légitime défense pour les habitants, prenant même en charge leurs frais juridiques en cas de procès ; elle a distribué gratuitement aux femmes des sprays au poivre pour se défendre ; enfin, elle a refusé de célébrer des mariages homosexuels. "Elle et Matteo [Salvini] pensent comme nous : il y en a marre des immigrés qui dealent, sont source de violence et risquent de nous contaminer", expose Lucia, une barmaid tatouée de 46 ans. "Est-ce normal de mettre des navires de croisière à disposition des migrants avec notre argent ?" vocifère Fiorenza, une retraitée, en référence à la récente mise en quarantaine des arrivants des côtes libyennes et tunisiennes en Sicile. "Et pourquoi l'Europe nous renvoie-t-elle tous ceux dont les autres pays, comme la France, ne veulent pas ?" renchérit Massimo, une photo du fondateur turinois de Fiat, Giovanni Agnelli, imprimée sur son tee-shirt. De fait, les thèmes concernés par ces élections (la santé, la petite enfance, les transports, l'université et la recherche) passent totalement inaperçus dans ce déluge anti-immigrés, anti-européen, anti-taxes... anti-communiste même, comme sont vus les électeurs de gauche.
La droite fait front commun
Au contraire de la droite, celle-ci court divisée à ces élections. "Nous avons choisi de rejoindre la coalition autour du candidat du PD, mais d'autres courants n'ont rien voulu entendre, malgré le risque de perdre la région", regrette Serena Spinelli, de la liste Gauche civique écologiste (Sinistra civica ecologista), depuis son QG de campagne à Florence. Avec son petit parti, Italia Viva, le centriste Matteo Renzi soutient aussi la coalition. "Mais pas le Mouvement 5 étoiles ! Les deux alliés au gouvernement n'ont pas réussi à se mettre d'accord à l'échelle locale, c'est absurde !" se désole, devant le palazzo Vecchio, Danilo Maglio, l'un des fondateurs du mouvement des Sardines florentines. Apolitiques mais farouches adversaires de Salvini, celles-ci sont bien silencieuses, à quelques jours du vote. "Le Covid nous a coupé les jambes, mais pas la tête, promet Danilo. Nous agissons sur les réseaux et allons manifester à Cascina, bastion de la Ceccardi. Si elle gagne, c'est le retour au Moyen Age, alors que nous voulons une Toscane progressiste, innovante, attentive à l'instruction et à l'environnement."
À entendre, quelques heures plus tard, le candidat du PD, Eugenio Giani, formuler son souhait de faire passer l'aéroport de Florence de 2,7 millions de passagers annuels à 4 millions, ce n'est pas gagné pour l'écologie... Son meeting se déroule dans un auditorium aux fauteuils moelleux, situé à deux encablures de l'immense dôme de Florence. Il y est beaucoup question de l'Europe et de ses financements - pour créer une nouvelle ligne de tram à Florence, un nouvel hôpital à Livourne. De l'émigration préoccupante des jeunes Toscans, aussi, en réponse aux débats de la droite sur l'immigration. "J'ai bon espoir que nous gagnions, confie Lucilla, patronne d'une société de formation, derrière sa protection en tissu africain. Le PD a plutôt bien géré la crise du Covid en Toscane [1144 morts, contre 16 886 en Lombardie au 10 septembre]. Nous avons eu des masques gratuits quand tout le monde en manquait et avons été parmi les premiers à réaliser massivement des tests sérologiques."
LIRE AUSSI >> Matteo Salvini renvoyé devant la justice pour avoir bloqué des migrants
Pas sûr que cela suffise à convaincre les électeurs. Et si, cette fois, Salvini réussissait son coup, à la différence de l'Emilie-Romagne, qui lui est passée sous le nez en janvier dernier ? Dans un tel scénario, le gouvernement d'alliance entre le PD et le Mouvement 5 étoiles - moribond - pourrait-il tomber ? "Les deux partis resserreront les rangs et feront tout pour échapper à de nouvelles élections nationales qui sonneraient leur débâcle, la Ligue et Fratelli d'Italia [néofasciste] étant très haut dans les sondages", anticipe le politologue Alessandro Chiaramonte.
Pour se maintenir, poursuit cet expert, ils ont toutefois un atout : "L'injection de milliards d'euros dans l'économie italienne, via le plan de relance, et la possible activation du mécanisme européen de stabilisation [un outil de financement communautaire] vont aider ce 'gouvernement de convenance' à se stabiliser." Quand il y a de l'argent, il est toujours plus facile de s'entendre...
