Depuis que les chars russes sont entrés en Ukraine, nous, Européens, tâchons de nous convaincre que c'est la guerre des autres et que l'Ukraine est un pays lointain. Les crimes et atrocités humaines que nos écrans nous renvoient en temps réel seraient réservés à un monde à part, même pas membre de l'Union européenne ni de l'Otan, un monde étanche et confiné à des règlements de compte entre vieux cousins de l'ancien bloc soviétique, dont nous serions à jamais épargnés.
C'est le contraire. Ce que Vladimir Poutine vise en Ukraine, c'est nous. Les civils qu'il massacre, chasse et terrorise ont commis à ses yeux le crime de vouloir nous rejoindre et nous ressembler. Le pays sur lequel il s'acharne est une Ukraine occidentalisée qu'il croyait connaître et qu'il n'a pas vu changer, celle qui a fait le choix de l'Europe plutôt que d'une Russie issue du soviétisme et calquée sur son modèle, celle qui s'efforce d'avancer vers la mise en place de la démocratie libérale au contraire de la dictature qu'il incarne. Derrière la rhétorique d'une avancée de l'Otan menaçante pour la sécurité de la Russie, dont l'histoire démontre qu'elle ne repose sur aucune réalité et qu'elle n'est qu'un prétexte mis en scène sur le tard, la guerre de Poutine n'a qu'une cible : les valeurs de l'Europe et de l'Occident qu'il exècre - la pluralité politique, la liberté de la presse, le respect des minorités, des droits humains, de la souveraineté des Etats, de l'intégrité des frontières établies par les traités internationaux, lesquels ont été signés et validés par la Russie elle-même.
L'Ukraine, qui doit être remise au pas, vassalisée ou à nouveau tronçonnée, selon l'ampleur des ravages russes sur le terrain et des négociations qui en découleront, n'est pas une fin en soi. Elle est une étape dans une guerre commencée il y a vingt-deux ans par Vladimir Poutine, arrivé au pouvoir grâce à son "règlement" radical de la guerre de Tchétchénie. L'invasion de l'Ukraine a été préparée par sa conquête d'un cinquième du territoire de la Géorgie en 2008, l'annexion de la Crimée et son soutien informel aux séparatistes du Donbass en 2014.
Nous ne pouvons continuer à nous bercer des illusions que le président russe compte s'arrêter là. Vladimir Poutine, qui s'amuse de la naïveté occidentale et de son attachement à la paix, a pourtant exposé son plan clairement. En juillet 2021, il a expliqué que l'Ukraine n'existait pas hors de la Russie. En décembre, il a voulu imposer deux projets de traités prévoyant rien de moins qu'un retour à la situation d'avant 1997 - avant l'adhésion à l'UE et à l'Otan d'anciens pays du bloc soviétique, comme la Pologne ou les pays Baltes. Aucun pays au nord et à l'est de l'Allemagne n'aurait le droit de choisir la protection de l'Alliance atlantique. Ce que veut Poutine, c'est mettre l'Europe sous sa coupe.
Les Ukrainiens meurent pour nous
Les Ukrainiens sont en train de mourir pour nous. Pour nos principes et nos valeurs, pour la liberté et la démocratie, pour l'indépendance et la souveraineté des Etats, pour le droit à la paix. Et ils résistent avec un courage et une ténacité extraordinaires, avec le soutien militaire, humanitaire et les renseignements des alliés de l'Otan, à la deuxième armée du monde qui les massacre. Ils nous demandent une zone d'exclusion aérienne, que rejette le président Biden : envoyer des équipements offensifs et des avions contre l'armée russe, "comprenez-le bien, ne vous y trompez pas, quoi qu'on en dise, ça s'appelle la Troisième Guerre mondiale". Européens et Américains ont fait preuve d'une unité impressionnante pour soutenir l'Ukraine et imposer à la Russie des sanctions d'une violence paralysante.
Mais pas assez vite. Les villes croulent sous les bombes et nous, incapables de nous priver de l'achat du gaz russe, nous restons les financiers de la guerre que nous dénonçons. Comment être en guerre sans le dire et sans y être ? Sans devenir l'agresseur qui mènerait à une escalade fatale, nous devons nous préparer à ne rien concéder à un dictateur déterminé, il l'a dit, à "aller jusqu'au bout". Et donc accepter des sacrifices douloureux.
Kiev est devenue la capitale de l'Europe car ce qui se joue à Kiev, c'est nous. C'est à notre civilisation que Vladimir Poutine a déclaré la guerre, et notre faiblesse l'incitera à franchir d'autres frontières. Si l'Ukraine tombe, l'Union européenne sera au premier rang sur la ligne de front. De continuer à ne pas vouloir souffrir pour l'Ukraine, nous mourrons.
