"La nature est attaquée par une série de décisions dangereuses". L'accusation est portée par le directeur des Wildlife Trusts, Craig Bennett. Au Royaume-Uni, les premières décisions du gouvernement conservateur de Liz Truss suscitent des inquiétudes sur sa politique climatique, dans un pays qui ressent de plus en plus les effets du réchauffement mais qui traverse une crise énergétique inédite.

Pressée d'agir face à la flambée des prix de l'énergie, la nouvelle Première ministre a entamé ses fonctions début septembre en annonçant accélérer l'exploitation de pétrole et de gaz en mer du Nord et geler le moratoire sur la fracturation hydraulique, une technique polluante d'extraction des hydrocarbures de schiste. Cette pourfendeuse des impôts a aussi refusé de taxer les compagnies pétrolières, malgré les profits records qu'elles engrangent ces derniers mois.

Le gouvernement a également présenté la semaine dernière un projet de loi visant à modifier ou supprimer des centaines de lois héritées de l'Union européenne d'ici fin 2023. Parmi les textes visés, quelque 570 encadrent la protection du climat et de la biodiversité, selon des organisations environnementales.

"Des protections légales vitales pour la nature sont en danger"

Pour les défenseurs de l'environnement, la présentation de ce projet de loi a agi comme la goutte faisant déborder le vase. "Le gouvernement veut une dérégulation qui va avoir pour conséquence encore plus d'excréments dans nos rivières (NDLR : en raison des rejets des eaux usées), moins de biodiversité et des terres incapables de s'adapter au changement climatique", a attaqué CraigBenett. Selon le directeur des Wildlife Trusts, "des protections légales vitales pour la nature sont en danger, l'extraction des énergies fossiles est préférée aux énergies renouvelables et le gouvernement revient en arrière sur les avantages accordés aux agriculteurs qui travaillent de manière plus durable".

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Ce projet "est une attaque contre la nature" a de son côté dénoncé l'influente société britannique pour la protection des oiseaux (RSPB). "Nous sommes en pleine urgence climatique. Alors pourquoi, au moment où nous avons le plus besoin de la nature et qu'elle a le plus besoin de nous, le gouvernement fait tout pour courir à notre perte ?" Comme d'autres, la RSPB presse les Britanniques à contacter leur député pour stopper le projet. Selon le site de l'association, près de 70 000 personnes avaient déjà franchi le pas mercredi.

Les défenseurs de l'environnement s'inquiètent aussi de la levée du moratoire sur la production de gaz de schiste annoncée la semaine dernière. D'autres organisations s'alarment quant à elle de la suppression possible de lois encadrant l'usage des pesticides. "Le Royaume-Uni revient en arrière" sur le sujet, a estimé mercredi BugLife, une association qui milite pour la protection des insectes.

Le ministre de l'Environnement, Ranil Jayawardena, a qualifié de "simplement fausses" les accusations des organisations environnementales, assurant que Londres respectera ses engagements en la matière tout en "poursuivant la croissance" économique. Mais certains agriculteurs en colère ont quand même menacé de quitter la NFU, le principal syndicat agricole. Ce dernier soutient le projet gouvernemental alors qu'il prévoit de supprimer un "bonus" qui récompensait les fermiers gérant leurs terres de manière durable.

Des décisions qui déroutent aussi son propre camp

La sécheresse qui dure depuis des mois dans certaines régions du Royaume-Uni, les records de température atteints cet été et les incendies provoqués par la chaleur ont frappé les esprits des Britanniques sur les conséquences à venir du changement climatique. Le pays est l'un des pionniers en Europe dans la lutte pour le climat, avec une loi majeure datant de 2008 et une transformation rapide de son modèle énergétique, le charbon ne représentant plus que 3% de l'énergie consommée en 2020, contre 20% en 2013.

Très engagé dans la conférence sur le climat COP26 en 2021 en Ecosse, l'ancien Premier ministre Boris Johnson a promis de transformer le Royaume-Uni en Arabie saoudite de l'éolien et présenté d'ambitieux objectifs climatiques concernant par exemple la fin des véhicules essence et diesel.

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Liz Truss, qui lui a succédé, n'a jamais été perçue comme particulièrement engagée sur le climat, affirmant ses réticences envers certaines mesures de soutien aux énergies renouvelables ou de protection de l'environnement. Mais ses premières décisions ont dérouté même dans son propre camp. "Le nouveau gouvernement ne doit pas écouter les sirènes qui appellent à revenir sur nos engagements environnementaux alors que les solutions aux multiples crises que nous traversons - climatique et coût de la vie - sont indissociables", a plaidé Chris Skidmore, député conservateur et ancien secrétaire d'Etat à l'Energie.

Un groupe de parlementaires pro-environnement trans-partisan a également écrit à Liz Truss début septembre pour lui demander de se réengager fermement sur l'objectif de neutralité carbone. Si elle s'est dite "complètement engagée pour atteindre la neutralité carbone d'ici 2050", la Première ministre a toutefois décidé de "réexaminer" cet objectif pour s'assurer d'y parvenir "d'une manière favorable à l'activité économique et à la croissance".

Un ministre de l'Energie proche du climato-scepticisme

Les doutes sur la future politique climatique du Royaume-Uni sont aussi alimentés par le choix de Liz Truss de nommer comme ministre de l'Energie Jacob Rees-Mogg, connu pour ses sorties à la limite du climato-scepticisme. Opposant notoire à l'éolien terrestre, il a par le passé fustigé "l'alarmisme climatique" et a récemment accusé le président russe Vladimir Poutine d'avoir financé des opposants aux gaz de schiste au Royaume-Uni.

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"Mettre en poste à l'Energie quelqu'un qui a récemment suggéré qu'il fallait extraire 'chaque goutte de pétrole' de la mer du Nord est profondément inquiétant", a attaqué Dave Timms, un responsable au Royaume-Uni de l'ONG Les Amis de la Terre, dans une déclaration transmise à l'AFP. Cette nomination "laisse penser que les 'tories' (NDLR : au pouvoir depuis 2010) n'ont rien appris après des années d'incompétence", a pointé Rebecca Newsom, de Greenpeace.

En face, le parti travailliste a pris cet enjeu climatique comme l'un des principaux angles d'attaques contre les conservateurs et peaufine son programme en vue des élections législatives, prévues au plus tard en 2025. Dans son discours très attendu devant le congrès annuel de son parti, le chef du Labour Keir Starmer a ainsi dévoilé mardi 27 un "plan pour une prospérité verte", défendant le soutien à la croissance et à la lutte contre le changement climatique.