La maison de ses grands-parents, dans la campagne palermitaine, était vide. C'est là qu'Elena Militello, Sicilienne de 27 ans, s'est installée lorsqu'elle est rentrée du Luxembourg au printemps dernier, en plein confinement. "J'ai eu la possibilité de télétravailler et, dans ce moment angoissant, j'ai eu l'envie de me rapprocher de ma famille, quittée à 17 ans pour faire mes études à Milan", détaille-t-elle dans un français chantant. Avec des amis dans la même situation, retrouvés au fil de l'été, ils se prennent à rêver : et si on restait ? "Pas seulement pour gagner - égoïstement - en qualité de vie, en vivant au vert ou au bord de la mer, précise la jeune chercheuse en droit comparé. Mais aussi pour améliorer aussi la situation du sud de l'Italie."
Depuis l'après-guerre en effet, les maux pleuvent sur le Mezzogiorno (Sicile, Sardaigne, Calabre, Basilicate, Pouilles, Campanie, Molise, Abruzzes) : faiblesse des infrastructures sanitaires et de transport, présence mafieuse, manque d'opportunités professionnelles... Le chômage y frappe près de 34% des moins de 35 ans. Les salaires y sont 40% plus bas que dans la région de Milan. Ces vingt dernières années, un million de jeunes s'en sont allés au Centre, au Nord ou à l'étranger, dont 250 000 diplômés, d'après la Svimez, l'association pour le développement industriel du Mezzogiorno.
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L'éclatement de la crise du coronavirus, principalement au Nord du pays, au printemps - même si la situation s'est dégradée récemment dans le Sud, notamment en Calabre et Campanie, deux régions classées en zone rouge pour un risque maximal -, et le développement du travail et des études à distance, aurait fait revenir 100 000 jeunes travailleurs, toujours selon la Svimez.
La lenteur du débit Internet
Alessandro Martines, 34 ans, a ainsi quitté Rome, où il vivait depuis dix ans, pour se réimplanter dans ses Pouilles natales, d'où il télétravaille toujours pour la même multinationale britannique. Son intention : "Restituer au territoire où j'ai grandi ce que je lui dois, en y consommant, en fréquentant ses lieux culturels, en utilisant ses transports...". Il a réinvesti la maison familiale, occupée d'habitude seulement en été, et ne paye plus de loyer. Seul déboire : un Internet très lent, 23% du talon de la Botte n'ayant pas accès au haut débit. En Sicile, la connexion est moins bonne encore mais Angelo, 28 ans, voulait retrouver "sa" Palerme après onze ans passés à Milan. Avec son compagnon, ils louent une maison au bord de la mer : "Il ne s'agissait pas de rentrer chez papa et maman, insiste cet employé dans les nouvelles technologies. Je veux contribuer à la vie économique, participer à la politique locale et culturelle, partager l'expérience de la diversité et les compétences acquises au Nord".
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C'est dans cette optique que sa compatriote, Elena Militello, a fondé l'association South Working, avec le soutien financier de la fondation privée à but non lucratif Fondazione con il Sud. "Par notre présence, nos qualifications, les plus hauts salaires de ceux continuant à travailler pour des entreprises installées dans le Nord ou à l'étranger, nous pouvons inciter les collectivités locales à développer des services, voire les penser avec elles", estime la jeune femme. Sur Facebook, 2500 personnes ont adhéré au groupe privé qu'elle anime.
D'après une enquête menée par la Svimez, plus de 58 000 actifs diplômés parmi le 25-34 ans sont intéressés par le concept du South Working, devenu en Italie une expression consacrée par la célèbre encyclopédie Treccani. "La vie est beaucoup moins chère ici qu'à Rome où je vivais, confie Raffaele Salomè, consultant informatique de 28 ans de retour à Pozzuoli, dans le Golfe de Naples. Avec le même salaire, je peux désormais épargner et pourquoi pas penser un jour à acheter."
La nécessité d'accroître les investissements publics
Le Covid pourrait-il vraiment se transformer en "opportunité" pour ce Sud conservateur, enclavé, moitié moins riche que le Nord en termes de PIB par habitant et menacé par la perte de 280 000 emplois en 2020 ? "Oui ! répond sans hésiter le sociologue du travail Domenico De Masi, lui-même originaire du Mezzogiorno. Des maires et des entrepreneurs ne s'y sont pas trompés en ouvrant des espaces de co-working à Bari, Gallipoli..."
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Pour Patrizia Fontana, présidente de l'association Talents in Motion, dont l'objectif est de mieux répartir les "talents" sur le territoire, il faut aller plus loin : "En développant l'Internet haut débit avec les fonds européens qui vont arriver et en incitant fiscalement les jeunes travailleurs à rester ou revenir dans ces régions", défend-elle. Des réductions d'impôts sur les revenus allant jusqu'à 90% existent depuis cette année pour les Italiens transférant leur résidence de l'étranger vers l'une des huit régions du Mezzogiorno (pour un minimum de deux ans).
Mais pour retenir durablement les nouveaux arrivants, le ministère dédié au Sud devra impérativement accroître les investissements publics, pour créer plus de crèches, d'autoroutes, d'hôpitaux. Sans quoi le rebond du Mezzogiorno restera un rêve. Les récentes images de patients soignés dans leur voiture à Naples et d'hôpitaux militaires montés à la hâte en Calabre pour affronter la deuxième vague du Covid n'ont pas offert la meilleure des garanties.
