L'avantage de régner longtemps, c'est qu'avec les années les angles s'arrondissent. La longévité d'Elizabeth II a joué à l'avantage de toute la famille royale et, avec elle, de l'institution. L'image des dernières décennies est celle d'une souveraine sage et vénérable, le devoir chevillé au corps et au coeur, la grand-mère de la nation. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi.
En 1997, les Britanniques ont failli prendre en grippe leur monarque devant son apparente indifférence à la mort tragique de sa belle-fille, la princesse Diana. Et c'est un Premier ministre travailliste, Tony Blair, qui, sentant venir le vent mauvais, a convaincu la reine de réagir immédiatement en montrant "son empathie". La stabilité constitutionnelle du pays en dépendait. "Il avait tout compris de ce nouveau sentimentalisme qui l'avait porté au pouvoir et dont il était expert. La Grande-Bretagne n'était plus en 1950, une nouvelle culture de l'émotion régnait désormais, explique l'historien Dominic Sandbrook. La reine lui en a toujours été reconnaissante, mais, en même temps, elle n'a pas aimé être son obligée." Suivant les recommandations de son Premier ministre, Elizabeth II quitta son château de Balmoral, retourna à Londres pour admirer les centaines de milliers de fleurs déposées en hommage devant la résidence de Diana, et prononça un discours télévisé dans lequel elle dit son émotion. Les partisans de la monarchie et l'establishment poussèrent un soupir de soulagement. Le couperet ne tomberait pas.
Cet épisode, dramatisé en 2006 par Stephen Frears dans son film The Queen, écrit par Peter Morgan, le même qui signera plus tard la série The Crown, en dit long sur un aspect essentiel du règne d'Elizabeth II : le contrôle de l'image et du récit. Pour un seul but : celui de durer au sommet de l'Etat.
C'est le côté obscur de la "Firme", surnom donné à la famille royale et à sa formidable machine de relations publiques. C'est d'ailleurs le terme utilisé par l'actrice américaine Meghan Markle, devenue épouse du prince Harry, lors de sa fameuse interview avec Oprah Winfrey en mars 2021. Quand on a des comptes à régler avec la monarchie anglaise, on l'appelle la Firme. Le désir de contrôle de leur image par les membres de la famille royale n'est pas nouveau. Il a commencé à s'imposer avec acuité dans les années 1930, au temps de l'essor de la radio, de la photographie de presse, puis de la télévision.
"Créer des sujets loyaux à la Couronne"
L'historien Edward Owens, auteur de The Family Firm: Monarchy, Mass Media and the British public, 1932-53, décrit parfaitement le mécanisme. C'est en 1934, à l'occasion du mariage du prince George et de Marina, princesse de Grèce, que "la famille royale, en tandem avec l'Eglise et les médias britanniques, a orchestré un véritable exercice d'édification nationale, l'idée étant de créer des sujets loyaux à la Couronne". Les nouvelles technologies de l'époque participaient pleinement à cette transformation de la relation entre le public et les têtes couronnées. Il s'agissait d'aider le public à s'identifier aux différents membres de la famille royale, comme un miroir fantasmé de leur propre famille, afin de créer un lien indéfectible et viscéral. Au moment même où les hiérarchies sociales traditionnelles se délitent et que l'Empire britannique disparaît sous le coup des guerres d'indépendance, l'institution royale s'offre comme le roc de la nation et le garant de la stabilité politique et psychologique du pays.
Cependant, cette nouvelle intimité entre sujets et têtes couronnées, facilitée par la télévision et encouragée par la famille royale elle-même (n'oublions pas que ce fut l'idée du prince Philip de retransmettre en direct le couronnement de son épouse en 1953 et de laisser les caméras de télévision entrer dans leur intimité), accrut l'exigence et la curiosité du public et des médias à leur égard. Un cercle vertueux pour les uns, un cercle vicieux pour les autres. L'émergence, à partir des années 1970, de la presse à sensation appartenant à Rupert Murdoch augmenta la pression sur la famille royale. Celle-ci dut s'adapter, ce fut parfois violent.
Certains membres de cette famille royale crurent pouvoir maîtriser cette voracité du public et des médias. Selon Tina Brown, son amie et biographe, la princesse Diana manipula les médias autant qu'ils la manipulaient. Dans son dernier livre, The Palace Papers: Inside the House of Windsor-the Truth and the Turmoil, elle raconte comment Diana choisissait parfois de prévenir les paparazzis de ses déplacements afin de se venger de ses amants ou de la famille royale.
"Les Windsor effaçaient les Sussex de l'Histoire"
Après la mort de Diana, la souveraine fit tout pour rétablir le cap. Il ne devait plus y avoir de nouvelle affaire Diana. Pourtant, il y eut Meghan et Harry. Reprenaient-ils le flambeau de Diana avec le but inavoué de ternir le futur règne de Charles ? Toujours est-il qu'en novembre 2019 la reine, Charles et William, prenant désormais les décisions à trois, se mirent d'accord pour exclure Harry et son épouse du cercle royal. Il ne pouvait y avoir deux Firmes. Si Harry et Meghan pensaient pouvoir créer la leur tout en gardant un pied dans l'autre, en recevant les subsides, ils se trompaient sérieusement. Le traditionnel message télévisé de Noël montrant la reine à son bureau devant les photos de son père Georges VI, de son époux Philip, de son fils Charles et Camilla, et de William et sa famille ne pouvait être plus explicite.
D'après Tom Bower, auteur de Revenge: Meghan, Harry and the War between the Windsors, "quand Harry a vu cela, il est devenu blême de rage". Où étaient sa photo et celle de sa famille sur le bureau de la reine ? "Les Windsor effaçaient les Sussex de l'Histoire." Le message de la reine était clair : il ne pouvait y avoir de dissension. Avis aux amateurs : les branches pourries seraient systématiquement coupées. Le prince Andrew fut le prochain sur la liste. La reine retira à son fils préféré tout rôle public, militaire ou honorifique. Son implication sordide dans l'affaire Epstein le disqualifia une fois pour toutes.
Préparant l'avenir, la souveraine autorisa à l'été 2022 une discrète campagne autour de Camilla, adoubée future reine consort. Photographiée par sa belle-fille Kate, Camilla fait alors la couverture de Country Life, mais aussi de Vogue. Elle est présentée comme une reine consort "féministe" - il s'agit de la rendre plus populaire auprès de ses futurs sujets, mais aussi de contrer sa mauvaise image, dramatisée dans The Crown. "C'est une opération classique d'embellissement d'image et de contre-narration, estime l'historien Edward Owens, avec la bénédiction d'Elizabeth II", qui aura tenu les relations publiques de la Firme jusqu'au bout.
