Le 12 août dernier, Olaf Scholz, le candidat à la chancellerie du parti social-démocrate, était tout sourire. D'abord le SPD venait de dépasser les Verts dans les sondages et talonnait les conservateurs de la CDU. Ensuite, sa campagne faisait étape à Hambourg, "sa" ville, où il a conservé un appartement - il avait pu faire, au petit matin, un jogging au bord de l'Elbe. Enfin, il pouvait montrer aux journalistes ses réussites dans la cité portuaire : des crèches gratuites, une agence pour l'emploi des jeunes déscolarisés et une myriade de nouveaux logements. Avant de devenir vice-chancelier, il en a été le maire incontesté, de 2011 à 2018. A ces deux postes, malgré son manque de charisme, il s'est bâti la réputation d'un homme d'action, fiable. Une image qui a permis au SPD d'arriver en tête des élections fédérales du 26 septembre, avec 25,7% des voix.

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Si les Allemands avaient la possibilité de désigner directement leur chancelier, leur choix se porterait sur Olaf Scholz, ont montré les sondages. L'actuel ministre de l'Économie les rassure, avec son phrasé calme, sans un mot plus haut que l'autre. Ce style tout en sobriété est celui de Hambourg. La ville où il a grandi, a découvert la politique, et dont il a fait le tremplin d'une carrière exemplaire. Surnommée la "porte du monde", la riche cité hanséatique est un point d'entrée privilégié pour appréhender celui qui revendique d'être le prochain chancelier (d'un point de vue arithmétique, les conservateurs, arrivés deuxièmes avec 24,1% des voix, peuvent prétendre également former un gouvernement).

Personne, à part Scholz lui-même, ne l'imaginait à cette place lorsqu'il a été désigné par le SPD, en août 2020, pour mener la campagne. Il y a pourtant un précédent, à Hambourg. Minée par les querelles, la fédération du Land s'en remet à lui, faute de mieux, pour reprendre la ville aux conservateurs, en 2011. Jouant d'une image de gestionnaire pragmatique, après son passage au ministère du Travail, de 2007 à 2009, il renoue alors avec la tradition centriste du SPD hambourgeoise, réputé être la plus à droite du pays. "C'est de cette façon que le parti a réussi à maintes reprises à attirer bien plus que ses électeurs traditionnels, expliquait-il. En s'assurant que l'économie de la ville fonctionne bien." Bingo : les sociaux-démocrates obtiennent même la majorité absolue au parlement local.

Le ministre allemand des Finances et candidat du parti SPD aux législatives, Olaf Scholz, lors d'un meeting à Munich, le 18 septembre 2021

Le ministre allemand des Finances et candidat du parti SPD aux législatives, Olaf Scholz, lors d'un meeting à Munich, le 18 septembre 2021.

© / afp.com/ANDREAS GEBERT

Pourtant, lors de ses premières années militantes, avec ses cheveux longs et bouclés, Olaf Scholz se situait plutôt à l'extrême gauche du parti. Il prônait même le "dépassement de l'économie capitaliste". Vice-président des "Jusos", les jeunes socialistes, il rejetait alors le pragmatisme social-démocrate typiquement hambourgeois d'Helmut Schmidt, chancelier SPD de 1974 à 1982. Et participait à des manifestations contre l'installation sur le sol allemand des fusées nucléaires américaines de moyenne portée - une réponse aux missiles déployés par l'URSS, de l'autre côté du rideau de fer. "Nous avions des débats passionnés, à la section de Rahlstedt, banlieue populaire de Hambourg, où il a passé son enfance et pris sa carte au SPD, à 17 ans", se souvient son dirigeant d'alors, Günter Frank, mentor du jeune Olaf Scholz à ses débuts.

A présent, Olaf Scholz répète à l'envi s'inscrire dans les pas d'Helmut Schmidt, hambourgeois comme lui. "Il s'est assagi en découvrant la réalité des rapports sociaux, au quotidien, en commençant à exercer comme avocat du travail au milieu des années 1980, à défendre les ouvriers", raconte Günter Frank. Scholz lui-même parle de "désintoxication" par rapport aux idées radicales de ses débuts. Cela explique son peu d'appétit pour une coalition avec les anticapitalistes de Die Linke, dans le cas où il serait possible de bâtir une alliance de trois partis de gauche, avec les Verts. Le scénario était pourtant agité comme un chiffon rouge par les conservateurs, Olaf Scholz ayant fait le choix tactique de ne pas écarter la possibilité d'une telle coalition, comme le souhaite une grande partie du SPD, dont la direction, comme la base, se situe plus à gauche que son champion. Un positionnement utile, aussi, pour faire monter les enchères avec les Libéraux du FDP, un partenaire plus probable, mais opposés aux hausses d'impôts qu'il défend.

Scholz sait qu'il va devoir faire des compromis s'il veut bâtir une coalition. Ils seront indispensables pour faire accepter à ses partenaires deux points clefs de son programme : le salaire minimum à 12 euros de l'heure et la construction de 400 000 logements par an, dont un quart de logements sociaux. Sur ce dernier point, il peut mettre en avant son action à Hambourg. "Grâce à lui, elle est la ville ayant construit le plus de nouvelles résidences par habitant, ces dernières années, en Allemagne, et celle où les loyers devraient s'arrêter en premier d'augmenter, selon la Bundesbank", relève Marc Wildmann, du magazine Die Zeit. Les nouveaux immeubles continuent de fleurir, en particulier dans la zone de l'ancien port, où une dizaine de grues s'affairent.

Des critiques sur sa gestion à Hambourg

Mais le bilan hambourgeois de Scholz n'est pas exempt de critiques. Il lui est reproché d'avoir bloqué la diminution du trafic automobile en centre-ville. "Ce n'est que lorsqu'il est parti à Berlin pour devenir ministre des Finances, en 2018, que la ville a pu s'y mettre, avec son successeur", constate l'écologiste Till Steffen, ministre de la Justice du deuxième gouvernement Scholz. Il est par ailleurs soupçonné d'avoir poussé, en 2016, l'administration fiscale de Hambourg à permettre à Warburg, une banque du cru, de conserver frauduleusement 47 millions d'euros qui lui avaient été versés à tort. "Scholz a reçu plusieurs fois, à cette époque, le patron de la Warburg, pointe Marc Wildmann. Il dit qu'il ne se souvient par de leur conversation, alors qu'il possède une excellente mémoire."

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A Hambourg, personne n'a également oublié sa gestion désastreuse, en juillet 2017, de la sécurité en marge du G20. Il avait assuré à ses concitoyens qu'il y aurait très peu de heurts, avant que des affrontements très violents opposent militants anticapitalistes et forces de l'ordre, causant d'importants dégâts. "Ce fut un moment très dur pour lui, car il se voit comme quelqu'un qui résout les problèmes et non qui s'en excuse, comme il l'a finalement fait", raconte Christoph Holstein, son ancien porte-parole à la mairie. Le raté a mis en lumière une confiance en soi parfois excessive, comme une difficulté à s'adapter à une crise soudaine. Une différence majeure avec la chancelière sortante, Angela Merkel, dont il se veut l'héritier naturel.