Les sociaux-démocrates accepteront-ils encore longtemps de voir Gerhard Schröder ruiner leur politique étrangère ? L'ancien chancelier (1998-2005) est revenu soudainement sur le devant de la scène politique en défendant son grand ami Vladimir Poutine. Président du conseil de surveillance du géant russe du pétrole Rosneft, il n'a en effet eu aucun scrupule à inverser les rôles dans la crise ukrainienne en demandant cyniquement à Kiev de "faire cesser les bruits de bottes" face aux 100 000 soldats russes postés aux frontières.
Au service de Moscou depuis seize ans, Gerhard Schröder reste le lobbyiste en chef du gaz russe en Allemagne. L'ancien chancelier a été l'initiateur - alors qu'il était encore en poste - de la construction des gazoducs Nord Stream 1 et, plus récemment, de Nord Stream 2. Cette infrastructure, pas encore mise en service, pourrait faire l'objet de sanctions occidentales, au cas où Moscou décide d'attaquer l'Ukraine.
"Employé de Poutine"
"Gerhard Schröder est l'employé de Poutine. Et comme tout employé, il n'a aucune influence sur son chef", résume Markus Linden, politologue à l'université de Trèves et membre du SPD. Mais il garde en revanche une aura dans son pays comme le père du "deuxième miracle économique allemand". "Malgré cela, le Parti social-démocrate doit absolument prendre ses distances", s'alarme Markus Linden.
L'opposition conservatrice n'a pas manqué de réagir à ses déclarations pro-Poutine en stigmatisant l'amitié toxique qu'il entretient avec le président russe. Christoph Ploss, président de la CDU de Hambourg, a exigé qu'on lui retire à Berlin le bureau auquel il a droit comme ancien chancelier, avec plusieurs assistants, des chauffeurs et des gardes du corps. "Les contribuables n'ont pas à financer le travail de lobby de l'Etat russe en Allemagne", assène-t-il. Et qu'en dit la gauche allemande ? "Il n'y a qu'un seul chancelier et c'est moi", a déclaré Olaf Scholz, visiblement agacé par la sortie de son prédécesseur. Reçu à la Maison-Blanche lundi prochain, le nouveau chancelier qui, jusqu'à présent, brillait plutôt par son absence dans la crise ukrainienne, devrait ensuite se rendre à Moscou. Quant à Lars Klingbeil, le nouveau président du SPD, il se retranche derrière la liberté de parole. "Nombreux sont ceux qui s'expriment", répète-t-il simplement. Le président social-démocrate de la commission des Affaires étrangères de l'assemblée fédérale (Bundestag), Michael Roth, a tout juste cru bon de contredire l'ancien chancelier - sans toutefois le nommer - en considérant que le besoin de protection de l'Ukraine était "compréhensible" et que cela n'avait "rien à voir avec le bruit des bottes".
Nostalgie de "l'Ostpolitik"
L'idée que les Etats-Unis et l'Otan ignorent depuis trop longtemps les inquiétudes de la Russie sur sa sécurité est largement répandue dans la gauche allemande. Au SPD, on trouve encore de nombreux "Putin-Versteher" (les "compréhensifs" de Poutine) favorables à la poursuite de la "Ostpolitik" de leur idole des années 70, Willy Brandt. De peur de rompre le dialogue, Berlin n'a jamais pris de véritables mesures de rétorsion contre Moscou, que ce soit après la tentative d'assassinat de l'opposant Alexeï Navalny (soigné à Berlin) ou l'exécution d'un opposant tchétchène au coeur de la capitale et commandité par Moscou, selon la justice allemande (seuls deux diplomates russes ont été expulsés)."Vous trouverez à l'aile gauche du parti un anti-américanisme qui est plus fort que la peur de la Russie", analyse Stefan Meister, politologue à l'Institut allemand de politique étrangère.
Le gazoduc Nord Stream 2 est le symbole de ce "dialogue constructif" qui a conduit l'Allemagne à devenir l'otage de Moscou. Comme Angela Merkel, Olaf Scholz a toujours défendu un projet "purement privé" en évitant de politiser un dossier géostratégique. Manuela Schwesig, le grand espoir féminin du SPD, s'est battue contre vents et marées pour l'achèvement de ce gazoduc qui débouche sur les côtes de la mer Baltique, dans la région qu'elle dirige, le Mecklembourg. Pour mener à bien la fin du chantier, elle n'a pas hésité à contourner les sanctions américaines en créant chez elle une fondation écran et financée par... Gazprom, le géant du gaz russe.
Conte de fées
Alors que le nouveau gouvernement aspire au leadership politique en Europe, les Allemands sont soulagés de voir le président français, Emmanuel Macron, combler le vide dans la crise ukrainienne. "Depuis la fin de la guerre, la question de la sécurité extérieure n'a jamais été discutée en Allemagne", regrette la libérale Marie-Agnes Strack-Zimmermann (FDP), présidente de la commission de la Défense de l'assemblée fédérale (Bundestag).
Elle cite pour cela l'ancien président social-démocrate Johannes Rau qui disait dans les années 2000 : "L'Allemagne est encerclée par des amis". Malgré la politique agressive de Poutine, les Allemands refusent toujours de sortir de ce conte de fées.
