Ce ne sont pas les électeurs qui choisiront le prochain chancelier mais bien les libéraux et les écologistes. Les deux grandes formations politiques allemandes, le SPD et la CDU, n'ayant pas réussi à creuser suffisamment l'écart le soir du scrutin - malgré la légère avance du SPD - devront se tourner vers les deux petites formations pour former un gouvernement de coalition.
"Ménage à trois"
Les scores du SPD et de la CDU sont tellement faibles (respectivement 25,7% et 24,1%) qu'ils devront faire "ménage à trois" avec les écologistes et les libéraux, une constellation sans précédent au niveau fédéral. Jusqu'à présent, l'Allemagne avait toujours été dirigée par deux partis.
La reconduction d'une "grande coalition" (12 ans sous Merkel) étant exclue à ce stade, tous les yeux se tournent donc vers Christian Lindner, le jeune président du FDP, qui a toujours marqué sa préférence pour une alliance avec les conservateurs. Les deux partis s'accordent notamment sur la fiscalité et la discipline budgétaire, les deux grands thèmes des libéraux.
Luttes d'influence
Mais Christian Lindner pourrait renoncer à cette alliance "naturelle" en raison des luttes d'influence au sein la CDU, qui pourraient déstabiliser le prochain gouvernement. Certes, la droite allemande, affaiblie par des résultats désastreux, semblait unie derrière son candidat au soir du scrutin. Mais cette stabilité de façade ne rassure pas Christian Lindner.
En 2013, son parti avait été sanctionné aux élections législatives après avoir participé à une coalition avec les conservateurs pendant quatre ans. Ils n'avaient pu mettre en application leur politique fiscale. Après cette défaite, les libéraux s'étaient retrouvés au bord de l'extinction. Une traversée du désert qu'ils n'ont pas oublié. Ils ont travaillé dur pour revenir dans l'arène politique avec Christian Lindner.
En 2017, la peur d'une nouvelle déroute électorale avait d'ailleurs fait renoncer Christian Lindner au pouvoir. À la dernière minute, il avait claqué la porte des négociations : "Il est préférable de ne pas gouverner plutôt que de mal gouverner", avait-il déclaré.
La question fiscale
Cette fois, ils n'iront pas au gouvernement sans avoir des concessions sur la politique fiscale, notamment en matière de baisses d'impôts - ou, du moins, en obtenant l'engagement qu'ils ne les augmenteront pas. Christian Lindner, qui voit à long terme, veut obtenir des résultats dans quatre ans pour présenter un bilan positif à ses électeurs.
S'il critique le "manque de fantaisie" du SPD et des écologistes, il n'exclut pas non plus de rapprochement avec eux. Leurs positions ne sont pas si éloignées sur l'Europe ou la transition énergétique. Dans les régions, les exemples montrent que les gouvernements de gauche avec une composante libérale fonctionnent très bien. Ce genre de constellation existe déjà en Rhénanie-Palatinat depuis 2016 et a été confirmée en mars 2021.
Son refus catégorique de toucher aux impôts sera l'obstacle de taille dans les discussions, alors que le SPD et les Verts sont tous les deux favorables à une augmentation de la pression fiscale pour financer les investissements. "Il n'y aura pas d'augmentation d'impôts avec nous", a prévenu depuis des mois Christian Lindner.
Frein sur la dette
La gauche pourrait néanmoins trouver un accord en proposant aux libéraux de renoncer au projet d'impôt sur la fortune ou en acceptant de supprimer "l'impôt solidarité" (héritage fiscal de la Réunification) pour les hauts revenus. Pour Christian Lindner, l'important est de ne pas faire opérer de "virage à gauche" au gouvernement.
Avec Olaf Scholz comme chancelier, les libéraux devraient trouver un bon interlocuteur. Le ministre des Finances est lui aussi favorable à l'austérité budgétaire et au retour du frein à la dette. Scholz est un social-démocrate libéral de l'époque Schröder et des réformes du marché du travail. Il aura d'ailleurs beaucoup moins de difficultés à s'entendre avec Christian Lindner qu'avec la base de son parti, très à gauche.
Clignotant au vert
Quant aux écologistes, ils sont devenus "réalistes" comme on l'a vu dans la région du Bade-Wurtemberg, le berceau de l'automobile allemande, qu'ils dirigent depuis dix ans. Ils rejoignent notamment les libéraux sur la grande réforme de la compagnie ferroviaire Deutsche Bahn. Les "Grünen", qui revendiquent le portefeuille des transports, veulent retirer la gestion du réseau à la Deutsche Bahn pour favoriser la concurrence, un projet qui séduit les libéraux du FDP.
"Je pense qu'il serait utile que nous parlions d'abord avec les écologistes [avant d'aller voir le SPD et la CDU]", a d'ailleurs déclaré le chef du groupe parlementaire, Marco Buschmann. Les deux formations répondront ensuite au plus offrant. Une chose est sûre : les négociations risquent d'être très longues. "Je suis content de quitter la vie politique", confiait le soir du scrutin Hermann Otto Solms, l'ancien président du groupe parlementaire du FDP.
