En allemand, on les appelle les Königsmacher (faiseurs de roi). Sans les libéraux du FDP (et les écologistes), les deux prétendants à la chancellerie, Olaf Scholz (social-démocrate) et Armin Laschet (chrétien-démocrate), ne peuvent former de gouvernement. Courtisé, leur président, Christian Lindner, jubile. Fort de son score de 11,5% obtenu aux récentes élections législatives, il compte bien s'offrir au plus offrant.

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Un beau parleur, un brasseur de vent... Voilà les mots qui viennent aux lèvres de nombreux Allemands lorsqu'ils parlent de lui. Une vidéo sur son parcours d'entrepreneur (d'abord dans la publicité, puis dans Internet) le montre en train de palabrer sur ses talents de manager au volant d'une limousine Mercedes. "Il ne faut pas avoir peur de dire à un patron de 50 ans que son business model est dépassé", lâche-t-il avec aplomb. Il a 18 ans.

Railleries dans l'hémicycle

Avec ses économies, Christian Lindner s'achète une Porsche pour se rendre à l'université, où il prépare son master sur "la compétition fiscale et la péréquation". "J'ai toujours refusé de quémander, de dire s'il vous plaît ou merci", dit-il. Sa brève expérience de patron s'achève toutefois par une faillite. Son manque de succès dans les affaires a d'ailleurs été l'objet de railleries dans les Hémicycles. "Depuis l'âge de 22 ans, Christian Lindner vit de l'argent public et de ses honoraires de conférencier", rappelle Gero Neugebauer, politologue à l'université libre de Berlin.

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Christian Lindner a toujours été un professionnel de la politique. A 17 ans, il assure la présidence des Etudiants libéraux de la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Député régional à 21 ans, alors qu'il est encore étudiant, il devient, à 34 ans, le plus jeune président de l'histoire du FDP. Sans lui, il n'y aurait peut-être pas eu de renaissance du libéralisme allemand après la déroute électorale de 2013, lorsque le parti se fait éjecter de l'Assemblée fédérale (Bundestag) en tombant sous la barre fatidique des 5% de voix. Connu pour avoir été un refuge politique d'anciens nazis, comme Hans-Dietrich Genscher, dont l'appartenance au NSDAP a été révélée en 1994, le FDP a fait la pluie et le beau temps pendant les années d'après guerre. Celui qui voulait devenir chancelier devait obtenir sa bénédiction : Willy Brandt, Helmut Schmidt, mais aussi Helmut Kohl ont accédé au pouvoir grâce à lui.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Valet des industriels

A 42 ans, Christian Lindner a réussi à rajeunir l'image du parti, même si celui-ci "reste un parti de lobbies, un réseau de carriéristes où les femmes ne jouent qu'un rôle décoratif", résume Gero Neugebauer. Pour Katrin Göring-Eckardt, présidente du groupe Verts au Bundestag, Christian Lindner est "le valet de l'industrie allemande".

Avec lui, le FDP devient le parti d'un seul homme. Toute la stratégie se construit autour de sa personne, si bien qu'on lui reproche un culte de la personnalité. La campagne de Christian Lindner ressemble à un one-man-show, et, sur les affiches électorales, il pose à la manière d'un mannequin d'Hugo Boss. "L'amour de la liberté", l'un de ses slogans, pourrait être une publicité pour un parfum.

Eurosceptique et antivax

Pour se démarquer de ses concurrents, il est prêt à défendre toutes les causes, comme le maintien en circulation du billet de 500 euros ou la sauvegarde de l'aéroport de Tegel (aujourd'hui fermé), dont la fermeture avait été contestée par les Berlinois nostalgiques.

Pendant la pandémie, Christian Lindner a marqué sa différence par sa rhétorique de l'ambiguïté, qui lui permet d'attaquer les mesures de confinement du gouvernement avec les lunettes d'un antivax, mais sans jamais y être assimilé. Ces dernières années, Christian Lindner a transformé son mouvement en formation populiste bon teint, eurosceptique et proche des thèses d'extrême droite. Pendant la crise des réfugiés, il essaiera de récupérer le vote anti-Merkel en promettant une commission d'enquête sur la politique humanitaire de la chancelière. "Nous devons protéger les réfugiés, mais cela ne leur donne pas le droit de rester éternellement", nuance-t-il habilement. "Ce que j'aime au FDP, c'est qu'ils récupèrent nos thèmes de campagne", ironise alors Alice Weidel, présidente du groupe parlementaire de l'AfD (Alternative für Deutschland).

Du fil à retordre pour Bruxelles

"Le FDP est un AfD light", résume Gero Neugebauer. Lors de la crise politique en Thuringe, début 2020, Christian Lindner n'a pas hésité à féliciter un ministre-président libéral élu grâce à l'AfD. Et il attendra vingt-quatre heures avant d'obliger son collègue à refuser le poste.

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S'il devient ministre des Finances, poste qu'il revendique, Lindner risque de donner du fil à retordre aux Européens. En effet, il refuse toute mutualisation des dettes publiques, une menace, selon lui, pour la stabilité de l'Union économique et monétaire. Pendant la crise de la dette (2010), il avait préconisé l'exclusion de la Grèce de la zone euro. "Nous ne verserons plus un cent dans une cagnotte européenne", avait-il déclaré.

La grosse pagaille de 2017

En 2017, Christian Lindner a déjà plongé l'Allemagne dans l'une des plus graves crises politiques de son histoire en faisant capoter les négociations de coalition entre les conservateurs et les écologistes. Officiellement, Lindner a jeté l'éponge parce qu'il n'avait pas obtenu suffisamment de concessions, notamment en matière fiscale. "Mieux vaut renoncer à gouverner plutôt que de mal gouverner", avait-il déclaré pour se justifier. Mais pour Gero Neugebauer, la raison est tout autre : "Il n'a pas osé se jeter à l'eau."

Cette fois, les Allemands ne lui pardonneraient pas un échec des négociations qui mèneraient à une nouvelle "grande coalition" dont personne ne veut en Allemagne. Christian Lindner ne peut pas refuser cette "coalition des vainqueurs" avec Olaf Scholz et les écologistes. Ce serait sa mort politique.