C'est à 12h28 précisément que Nadhim Zahawi, chancelier du duché de Lancaster en charge des questions constitutionnelles au gouvernement, un dossier gaufré aux armes de la couronne sous le bras, se faufile jusqu'au premier rang de la Chambre des communes et chuchote à l'oreille de Liz Truss, avant de se retirer "avec la componction d'un ecclésiaste". Quentin Letts, chroniqueur parlementaire présent ce jeudi 8 septembre, décrit la scène : "Liz Truss fronce les sourcils, puis se rassoit et devient totalement immobile". La toute nouvelle Première ministre britannique vient d'apprendre que la reine est mourante, dans son château de Balmoral en Ecosse, là même où, deux jours auparavant, la successeure de Boris Johnson a été officiellement nommée à la tête du gouvernement par Elizabeth II. Pour la monarque, Liz Truss est son quinzième Premier ministre. Pour Liz Truss et l'immense majorité des Britanniques, il n'y a jamais eu d'autre souverain dans leur vie. A 16h30, le Palais avertit Downing Street que la reine vient de mourir. Débute alors pour Liz Truss et ses compatriotes une longue période de deuil, d'émotion et d'interrogation quant à l'avenir du pays. Comme le dit l'écrivain Jonathan Freedland, la Grande-Bretagne vient de perdre "son point fixe dans un monde en flux constant".
Choisie le 5 septembre par 140 000 adhérents du parti conservateur, soit seulement 0,3% de l'électorat britannique, Liz Truss va devoir soudain incarner tout un pays, et non seulement représenter le parti majoritaire à la Chambre des communes. Pendant les prochaines semaines marquées par le recueillement et la pompe monarchique, et tandis que le roi Charles III prend ses marques en tant que souverain, Liz Truss va faire face à un défi supplémentaire, et de taille : accompagner et réconforter une nation en deuil, et réussir à mettre des mots sur cette profonde tristesse qui l'étreint.
Mais cette ancienne ardente antimonarchiste en est-elle capable ? "Elle aime le combat politique et la dispute. Je ne suis pas sûr cependant qu'elle soit très bonne pour la concorde et l'union. C'est un test pour elle," analyse Andrew Marr, ancien journaliste vedette de la BBC et auteur du best-seller Elizabethans, How Modern Britain Was Forged. Pourtant, Liz Truss pourrait saisir cette opportunité historique pour remplir une partie du vide laissé par la souveraine. "La mort de la reine va définir le mandat de Liz Truss, selon Chris Smyth, spécialiste de Whitehall,le siège du Parlement et du gouvernement. Les actes de la Première ministre durant cette période très spéciale vont délimiter les contours de son image et de son action publique, surtout pour tous ceux qui ne la connaissent pas - et ils sont nombreux." Cette "période spéciale" n'était certainement pas à l'ordre du jour de Liz Truss, qui se préparait à un automne à haut risque.
"Nous sommes à un point de bascule"
Celle que les sondages assuraient d'une nette victoire dès le début du mois d'août, a eu le temps de préparer minutieusement les premières semaines de son gouvernement afin de ne rien laisser au hasard. "Nous n'avons pas cent jours pour convaincre, mais plutôt dix jours" répétaient ses proches conseillers quelques jours avant son élection à la tête du parti Tory. Il s'agissait de frapper fort, et d'occuper toutes les positions sur différents fronts, notamment la crise énergétique, les difficultés politiques à Belfast au sujet du protocole nord-irlandais, la quasi-faillite du système de santé et la guerre en Ukraine. "La mort de la reine va avoir un effet considérable sur la vie nationale et éclipser toute considération politicienne. Les conséquences sont également pratiques : les plans chorégraphiés de Truss pour ses premières semaines au pouvoir tombent tous à l'eau", continue Chris Smyth. Autrement dit, Truss ne peut plus s'en tenir à son script écrit à l'avance. "Désormais, tout est en mouvement perpétuel, nous sommes à un point de bascule."
Depuis son arrivée à Downing Street, Truss n'aura eu qu'une heure pour annoncer un effort colossal de 150 milliards de livres sterling d'aide aux ménages et aux entreprises submergées par la hausse vertigineuse des prix du gaz et de l'électricité, un plan d'aides financé par la dette. Un revirement total par rapport à ses déclarations de l'été. En revanche, son voyage officiel à Kiev puis à Washington, son plan de sauvetage du NHS (National Health Service), et la conférence annuelle du parti conservateur n'auront pas lieu comme prévu. Les grèves annoncées pour les prochains jours ont été annulées et même la Banque d'Angleterre, qui devait annoncer une hausse de ses taux d'intérêt alors que la livre sterling connaît une chute de plus en plus marquée face au dollar, a repoussé son annonce sine die, "par respect".
Difficile de dire comment le Royaume-Uni et sa Première ministre sortiront de ce deuil national qui devrait durer près de trois semaines. Pour Chris Smyth, "quand la vie reprendra son cours normal, Truss ne bénéficiera certes plus de l'élan qui l'a portée au pouvoir, mais elle aura cependant traversé des épreuves qui l'auront aguerrie".
