En France, un "quasi" candidat à la présidence de la République peut atteindre 15 % dans les sondages tout en se permettant de donner des leçons à ses compatriotes sur les prénoms qu'ils donnent à leurs enfants. Dans l'Allemagne d'aujourd'hui, démocratie mûre et apaisée où les extrêmes et les populistes ont été sagement écartés de la course (à l'exception notable de deux Länder de l'Est), où l'intégration des réfugiés arrivés en masse en 2015 a été globalement si réussie que l'immigration n'est même plus un sujet de campagne, Eric Zemmour serait viré d'une pichenette comme un pauvre clown, s'escrimant pour exister à touiller les remugles de l'Histoire.

Gifle historique pour les conservateurs

Ce sont Armin et Olaf, aux prénoms allemands si peu "germaniquement purs", qui se sont affrontés pour la chancellerie fédérale allemande. La Perse ou la Hongrie ont peut-être inspiré les parents du conservateur (CDU) Armin Laschet, quand ceux du social-démocrate (SPD) Olaf Scholz sont allés chercher du côté des Vikings. Et, pour couronner le tout, Olaf le vainqueur doit composer, tout comme Armin le vaincu, avec l'héritage compliqué d'un véritable Attila : une chancelière qui, en seize ans de pouvoir et sur la lancée des réformes de son prédécesseur Gerhard Schröder, a magistralement et durablement installé l'Allemagne au rang des grandes puissances mondiales, tout en ayant fait sur son propre parti, la CDU, l'effet du chef des Huns sur ses terres de conquête : après elle, l'herbe ne repousse plus. Aux élections fédérales du 26 septembre, l'union CDU-CSU a subi la plus grande gifle de son histoire : seulement 24,1 % des suffrages, en deuxième position derrière le SPD. Même dans sa propre circonscription du Mecklembourg-Poméranie-occidentale, qu'elle tenait depuis trente ans, son successeur désigné pour la CDU a été battu par la candidate sociale-démocrate.

Repères brouillés

Que s'est-il passé ? La médiocrité du candidat CDU à sa succession, Armin Laschet, n'a joué qu'un rôle minime dans cet échec. La dynamique d'érosion du parti était lancée depuis le début de son règne par Angela Merkel, qui a tiré la CDU vers le centre, brouillé ses repères et déstabilisé ses électeurs. Son bilan, à l'image de sa volonté de modernisation du parti, est loin d'être celui d'une conservatrice classique : accueil massif des réfugiés pendant la crise de 2015, abandon du nucléaire, incitation des femmes à travailler, instauration du mariage homosexuel, abolition du service militaire et, en guise de bouquet final, remise en cause de deux totems de la CDU : le schwarze Null, cette règle de l'excédent budgétaire obligatoire inscrite dans la Constitution en 2000, et l'opposition radicale à toute idée de dette commune.

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Ces deux fondamentaux ont volé en éclats avec la crise du Covid et le plan de relance européen qu'elle a conçu aux côtés du président Macron. Angela Merkel s'en va en laissant ainsi un parti désorienté, privé à la fois de ses marqueurs idéologiques et de la personnalité forte qui l'incarnait. Résultat : les plus conservateurs ont rejoint un temps le parti d'extrême droite AfD, les plus centristes se sont dispersés ailleurs.

Quant à ses successeurs potentiels, ils n'ont pas trouvé leur place, et elle ne les y a pas aidés. D'abord Annegret Kramp-Karrenbauer, qui a échoué. Puis Armin Laschet, le plus mauvais des candidats parce qu'il n'était que la pâle copie de la chancelière, son "Canada Dry" : il ressemblait à Angela Merkel, il faisait penser à Angela Merkel, mais ce n'était pas Angela Merkel.

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Le grand désarroi de la CDU a bénéficié à Olaf Scholz et au SPD. Mais ceux-ci ont, eux aussi, subi les effets vampirisants de la chancelière, qui a "merkélisé" et brouillé l'identité des deux principaux partis en gouvernant pendant trois mandats (sur quatre) à la tête de "grandes coalitions". Le résultat est le prochain gouvernement allemand et le document de douze pages qui préfigure l'accord de coalition entre le SPD, les Verts et les libéraux du FDP. Olaf Scholz, probable futur chancelier, n'est pas le maître du jeu mais le chef d'orchestre d'un gouvernement tripartite où chacun pose à égalité ses exigences tout en acceptant de renoncer à ses lignes rouges. Seuls les Allemands, maîtres en démocratie, sont capables d'arriver à une telle maturité de compromis. Restent des contradictions non résolues sur des sujets cruciaux (budget, finances, défense). Cette coalition progressiste ne sera pas forcément la plus lisible pour ses partenaires essentiels - dont la France.