Angela Merkel a toujours eu de la chance. Aucun dirigeant d'une démocratie moderne n'est resté aussi longtemps au pouvoir avant de décider de le quitter de son plein gré et au sommet de sa popularité. Elle s'apprête à boucler ses valises, les médias du monde entier font le bilan d'une chancelière atypique en tout, mais on oublie un élément apparemment anodin et pourtant fondamental pour expliquer sa longévité : la chance. Le secret d'Angela Merkel est de s'être toujours trouvée au bon endroit, au bon moment - et d'avoir su s'en servir.
Cela a commencé par sa différence. La première femme chancelière d'Allemagne, qui a dirigé pendant seize ans la première puissance économique européenne, vient d'un pays qui n'existe plus. Peut-être finira-t-on même par oublier son nom réduit à trois initiales : RDA, pour République démocratique allemande. Quel dirigeant mondial peut-il prétendre à pareille expérience ? Dans les mois qui suivront les élections fédérales du 26 septembre, Angela Merkel quittera la chancellerie en ayant passé plus de la moitié de sa vie dans une dictature du bloc soviétique séparée de sa moitié occidentale, exclue du monde libre après les accords de Yalta, à la faveur d'un trait de crayon. Comment, dès lors, ne pas être radicalement différente ? Elle a déjà eu deux vies, avant et après la chute du mur de Berlin. Trente-cinq années dans un régime totalitaire, trente autres en démocratie. De ce contraste et des valeurs dont elle a été privée, la liberté et l'unité (du pays comme du continent), elle fera le cap moral de sa politique. Sa différence est sa première chance.
La deuxième est d'avoir incarné tout ce dont la CDU avait le plus besoin au moment de la réunification allemande, en 1990 : le grand parti conservateur de l'ouest, constitué de mâles catholiques, voulait faire bonne figure en s'ouvrant aux gens de l'Est et aux femmes. Angela Merkel cochait les deux cases.
Sa troisième chance est d'avoir été députée, ministre et secrétaire générale de la CDU au moment où ses deux ténors, l'ancien chancelier Helmut Kohl et son fidèle lieutenant Wolfgang Schäuble, étaient affaiblis par une affaire de caisses noires qui minait la réputation du parti chrétien-démocrate. Elle en a très habilement tiré profit en donnant à l'un le coup de grâce, et en prenant la place de l'autre.
Sa quatrième chance politique, enfin, est d'avoir pu incarner celle qu'il fallait, là encore, au bon endroit et au bon moment. Angela Merkel, dirigeante solide et sans charisme, peu encline aux audaces réformatrices, aura été absolument en phase avec son époque et avec ce que son pays exigeait d'elle. De 2005 à 2021, les crises se succédaient, elle les gérait. Le monde était inquiétant, elle rassurait. L'Allemagne était sur sa lancée, elle l'accompagnait. Son leadership est d'abord une incarnation, plus qu'un mode d'action.
Icône pop
La voir à côté de la reine d'Angleterre, cet été, mettait au jour leurs ressemblances inattendues. La chancelière était en visite à Windsor après une escale à Chequers, la résidence du Premier ministre Boris Johnson, dans le cadre de sa tournée d'adieu aux chefs d'Etat ou de gouvernement. Les quelques minutes filmées de son arrivée sont irrésistibles. D'un côté, la reine en robe fleurie verte, sourire contrôlé par des siècles de codes et de traditions. De l'autre, la chancelière en pantalon et veste mauve, trop à l'est sur cette planète royale, qui hoche la tête à plusieurs reprises au lieu d'une seule, s'embrouillant manifestement dans l'usage codifié des marques de salut que ses conseillers avaient dû lui rappeler. Elisabeth et Angela : deux mondes opposés, deux fonctions distinctes, et pourtant tant de ressemblances. Ce style, ce calme, ce roc. Ces discours ennuyeux comme on n'en fait plus. Cette stabilité morale. Cette manière d'incarner leur pays au point de devenir des icônes mondiales.
Comme Elisabeth II, Angela Merkel est aujourd'hui le symbole de son pays et au-delà, de l'Europe entière. Une icône pop. Elle est entrée dans nos têtes comme une chanson populaire, on vend des tee-shirts, des mugs et des presse-citron à son effigie. Son ascension comme sa longévité sont un mystère. Comment cette femme de pouvoir si indifférente aux attributs du pouvoir, a-t-elle pu s'emparer d'un parti tenu depuis un demi-siècle par des mâles conservateurs, puis se faire élire quatre fois consécutives à la tête d'une des grandes puissances mondiales ? Comment a-t-elle pu devenir un rôle modèle, au point qu'un écolier lui demande un jour avec ingénuité : "Un garçon peut-il lui aussi devenir chancelier ?" Chercheuse en chimie, sans héroïsme, sans éloquence et sans charisme, elle est entrée en politique sur un coup de tête, sans que l'idée ne l'ait jamais effleurée auparavant, au lendemain de la chute du mur de Berlin. A 35 ans, elle s'est trouvée par hasard, déjà, au bon endroit et au bon moment de l'Histoire.
Le reproche le plus courant qui lui est adressé est de n'avoir "rien fait". D'avoir gouverné pendant seize ans sans marquer l'Histoire, contrairement à ses prédécesseurs. Adenauer a intégré l'Allemagne de l'Ouest dans la communauté internationale et participé à la fondation de la communauté européenne. Kohl a mis en oeuvre l'unification allemande et la monnaie unique européenne. Schröder a entrepris les réformes brutales et impopulaires sur le droit du travail qui ont assuré la compétitivité de l'Allemagne dans la mondialisation. Et elle, alors, qu'a-t-elle fait d'historique ? Elle n'a, à son actif, aucune réforme d'envergure. C'est exact.
Angela Merkel a accédé au pouvoir en 2005, au moment où l'Allemagne, ralentie par les difficultés de la réunification, était décrite comme "l'homme malade de l'Europe", et loin d'être la puissance qu'elle est aujourd'hui. La croissance était inférieure à la moyenne de la zone euro, le taux de chômage augmentait plus vite que dans les pays voisins, le PIB par habitant était équivalent à celui de la France. Cinq ans plus tard, l'Allemagne commençait à décoller et à supplanter ses voisins en matière de croissance, de taux de chômage et d'endettement public. La crise de 2009 a marqué le point de rupture.
La chancelière n'y est pas pour grand-chose : elle a bénéficié de l'agenda libéral mis en place par son prédécesseur social-démocrate Gerhard Schröder (les fameuses lois Hartz), qui a conduit à la diminution du chômage et même à un boom de l'emploi. Elle s'était contentée de les soutenir quand elle était cheffe de l'opposition : alors que certains dans son groupe parlementaire voulaient faire de l'obstruction, elle leur avait recommandé, fine mouche, de voter ces réformes. Elle savait qu'elle en bénéficierait, une fois son tour venu à la chancellerie. Sa force est d'avoir su en profiter et d'en accompagner la dynamique pendant seize ans.
Et l'Allemagne devint la quatrième puissance mondiale
Les années Merkel sont celles pendant lesquelles l'Allemagne a acquis le statut de première puissance économique européenne et de quatrième puissance mondiale. Malgré les inégalités et les poches de pauvreté indéniables, une majorité d'Allemands lui en sont reconnaissants. Les années Merkel, ce sont aussi celles où l'Allemagne a changé dans le regard du monde : d'austère et peu attrayante, elle est devenue un pays moderne, économiquement puissante, politiquement modérée, psychologiquement stable et sociétalement détendue, bref, sympathique. Elle ne l'était pas avant elle. Les années Merkel sont celle de l'Allemagne heureuse.
On ne choisit pas le moment de sa naissance ni les défis de son époque. Réformer n'est pas dans l'ADN de la chancelière et ce n'est pas à l'aune de sa vision ou de son inventivité que l'on peut créditer le bilan d'Angela Merkel. Mais ce n'est pas non plus ce que la période de ses quatre mandats successifs exigeait d'elle en priorité.
Angela Merkel a accédé à la chancellerie en 2005, au début de ce XXIe siècle foudroyé par les attentats du 11 Septembre qui allaient bouleverser le paysage géopolitique. De 2015 à 2021, les démocraties libérales ont été ébranlées par le Brexit, l'élection de Donald Trump, la vague des nationalistes populistes, la sidération mondiale devant les catastrophes climatiques et la pandémie de Covid. Par la nouvelle agressivité de la Russie qui annexe la Crimée et fomente la sécession du Donbass. Par le surgissement de la Chine comme superpuissance économique et militaire. Par l'échec des interventions occidentales au Moyen-Orient, à présent ravivé par la débâcle américaine en Afghanistan. Par les tiraillements internes à l'Union européenne (UE), entre démocraties libérales et illibérales. Par les fêlures de plus en plus visibles de l'Otan et le désintérêt de l'Amérique pour l'Europe.
Dans ce contexte de turbulences, les quatre mandats successifs d'Angela Merkel ont été marqués par une série ininterrompue de crises majeures et de catastrophes comme l'Europe d'après-guerre n'en avait jamais connues. Crise du traité constitutionnel européen, crise financière mondiale, crise des dettes souveraines et de l'euro, crainte d'une invasion russe en Ukraine, crise des migrants, réchauffement climatique, pandémie du Covid-19, ses conséquences sur les économies européennes... L'époque ne lui a pas laissé d'autre choix que celui de gérer les crises qui se présentaient. Or, Angela Merkel est faite pour les crises : elle a la solidité de sa formation scientifique, l'intelligence des dossiers, le calme, le sens de l'écoute et la maniaquerie du détail nécessaire à la rédaction des accords. Plus gestionnaire que visionnaire, plus analytique qu'anticipatrice, plus tacticienne que bâtisseuse, elle sait toujours trouver des solutions.
Elle a géré les crises les unes après les autres, avec comme objectif le souci permanent de l'unité européenne, mais plus souvent sans inventivité politique, sans la lucidité et l'audace dont l'UE a besoin. Elle a rendu fou plus d'un président français, en opposant systématiquement à leurs initiatives la réponse morale de la sacro-sainte orthodoxie budgétaire allemande. Elle a exaspéré Nicolas Sarkozy en ne mesurant pas l'enjeu mondial de la crise financière de 2008 et en refusant longtemps d'abonder un fonds de soutien. Elle a fait preuve d'un égal dogmatisme pendant la crise des dettes souveraines face au même Sarkozy puis à François Hollande, imposant aux Etats membres une lenteur qui a étranglé la population grecque, augmenté le prix final du soutien au pays et coûté cher à l'image des institutions européennes. Elle s'est longtemps braquée face aux ambitions d'Emmanuel Macron d'une mutualisation des dettes à l'échelle européenne, le tabou allemand par excellence.
Angela Merkel n'est pas une Européenne naturelle. Elle vient de l'Est et n'a pas la culture rhénane, franco-allemande, de ses prédécesseurs. Elle est arrivée au pouvoir en 2005, soit un an après l'élargissement de l'Union européenne aux pays de l'ancien bloc de l'Est, et n'a connu que ce grand marché unique éloigné de l'esprit de club des six membres fondateurs. Elle privilégie les intérêts allemands et soutient l'Europe pour le bien de l'Allemagne parce que, selon ses mots, "ce qui est bon pour l'Europe est bon pour l'Allemagne". Les autres Etats membres de l'UE, dont la France, ne doivent pas se plaindre, mais s'en féliciter, car l'inverse est tout aussi vrai : "ce qui est bon pour l'Allemagne est bon pour l'Europe". La puissance de l'économie allemande est un moteur pour celle de ses voisins, et la condition des avantages obtenus sur les marchés pour la contraction d'un emprunt commun.
Pour critiquer la raideur merkelienne, d'ailleurs, la France ne serait pas la mieux placée : fière d'avoir fait de la "fraternité" une devise mais n'étant pas exemplaire dans la gestion de ses finances publiques, elle a tendance à préférer le beau mot de solidarité au réalisme grincheux de la discipline budgétaire allemande, ainsi qu'à son insistance à respecter à la lettre les traités qui nous unissent. Les Allemands n'ont pas non plus oublié le refus français de la proposition formulée en 1994 par Karl Lamers et Wolfgang Schäuble d'une intégration plus poussée au sein de l'Europe. Depuis, les rôles se sont inversés. La France propose, l'Allemagne dispose - et freine des quatre fers, Merkel en tête.
Pour sa défense, elle n'a guère de marge de manoeuvre : elle n'a pas l'autonomie d'un président français et ne peut prendre une décision sans avoir préalablement convaincu la majorité du très puissant Bundestag, lui-même tributaire d'une opinion publique allemande lassée de payer pour les autres, alors que le pays tient ses finances au cordeau. L'atomisation des partis politiques et les gouvernements de coalition ajoutent à la complexité de son leadership.
Merkel, reine du "en même temps"
Or, au bout du compte, celle qui a fini par faire accepter à l'Allemagne le sauvetage de la Grèce pour la maintenir dans la zone euro, c'est Angela Merkel. Celle qui a fait accepter à l'Allemagne la contribution à un plan de relance européen massif pour affronter les conséquences économiques du Covid, celle qui a fait opérer à l'Allemagne sa révolution européenne, c'est encore Angela Merkel. Dans l'interview qu'il m'a accordée pour mon livre (C'était Merkel, Les Arènes, 2021), le Président Emmanuel Macron en convient : "Il y a de ma part du lyrisme parce que, je le revendique, j'aime l'Europe. [...] J'ai fait des propositions parce que je considère que c'est en effet plutôt la vocation de la France. Je n'appelle pas ça "overpromise", mais donner un cap. [...] Angela Merkel a mis du temps parce qu'elle était sous forte contrainte, mais dès qu'elle l'a pu, elle l'a fait. [...] Il fallait cette pression, que j'ai assumée, que nous avons assumée ensemble." Et enfin, qui a donné une leçon d'humanité à l'Europe tout entière, en 2015, en tendant la main à plus de 1 million de réfugiés que les autres dirigeants, notamment français, préféraient faire semblant de ne pas voir, alors qu'ils se trouvaient déjà sur le continent, un peu plus loin dans les Balkans ? C'est toujours elle, Angela Merkel.
Cette politique à double face est la caractéristique du merkelisme. La chancelière allemande a inventé le "en même temps" macronien avant Emmanuel Macron, et sans en utiliser les termes. Le merkelisme consiste en une acrobatie habile pour réconcilier les contraires, afin de préserver à la fois les principes moraux qui lui sont chers et les intérêts économiques allemands qui le lui sont autant. Il se décline à tous les niveaux. La chancelière a ainsi promis une politique climatique ambitieuse tout en essayant de la remettre à plus tard, comptant quelques années sur l'invisibilité du changement climatique pour l'ignorer autant que nécessaire, pour le bien de l'industrie automobile allemande.
Le "en même temps", elle en use en permanence, aussi bien face au Premier ministre hongrois Viktor Orban que face aux autres autocrates en délicatesse avec les règles et les principes de l'Union. En décembre 2020, lors de la présidence allemande européenne, Angela Merkel a ainsi largement contribué à sauver le vaste plan de relance fondé sur une dette mutualisée, en négociant pendant des heures avec les dirigeants hongrois et polonais qui menaçaient de mettre leur veto. Elle s'est toujours ingéniée à maintenir Viktor Orban au sein du groupe conservateur du Parlement européen, malgré ses entorses à la démocratie. C'est son fameux souci de l'unité hérité de l'expérience du rideau de fer.
Le merkelisme atteint son point de perfection dans les relations avec la Russie et avec la Chine, les deux puissances qui défient régulièrement toutes les normes internationales. Angela Merkel utilise un langage musclé avec Vladimir Poutine et - plus timidement - avec Xi Jinping, sur leurs violations de l'Etat de droit. Elle a exhorté le président russe à élucider le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa, a accusé implicitement le Kremlin d'avoir fait empoisonner l'opposant Alexeï Navalny, a oeuvré pour le maintien par les Vingt-Sept des sanctions à l'égard de la Russie. Elle a jadis défié le président chinois en rencontrant le dalaï-lama, représentant des Tibétains opprimés par Pékin. "En même temps", elle n'a cessé de soutenir le projet de gazoduc Nord Stream 2 qui relie la Russie à l'Allemagne - quitte à ulcérer à la fois l'Ukraine, contournée par le pipeline, et les Etats-Unis, qui l'ont vécu comme un affront.
La morale pour boussole politique
La chancelière allemande a poussé à l'extrême cette politique étrangère originale qui caractérisait l'Allemagne d'après-guerre : combiner avec un maximum d'efficacité l'attachement traditionnel à la relation transatlantique et les liens économiques avec les nouveaux géants de l'Est, la Chine et la Russie. Mais le mercantilisme diplomatique n'est plus adapté au monde qui vient. Poutine glisse vers la dictature, juge la démocratie libérale "obsolète" et affiche sa détestation de l'Occident. Xi Jinping parle de la nécessité de lutter contre nos "idées hostiles" et vise la prépondérance mondiale dans les technologies du futur. Au même moment, les Etats-Unis se retirent de la scène européenne et ne sont plus les alliés sur lesquels l'Europe peut compter. Le temps de l'ordre américain s'achève. La démocratie n'est plus l'aspiration politique évidente de l'Occident. Ce qui faisait la force du "en même temps" merkelien est devenu son talon d'Achille. Non seulement l'habileté a des limites mais elle ne tenait que par le talent de Merkel. Les temps ont changé et le vrai défi de l'Allemagne sera de renoncer à sa partition économique propre et, face à la Russie et à la Chine, de jouer collectif en Europe.
Le départ d'Angela Merkel est l'occasion pour le pays d'ouvrir une nouvelle page de son histoire. Et pourtant, Merkel nous manquera. En seize ans de pouvoir, elle a eu ses défauts et commis des erreurs. Elle a eu ses rigidités, ses prudences, ses calculs politiciens, ses lenteurs dont les Européens ont payé le prix. Mais ses défauts comme ses qualités ont un point commun : ils sont guidés chez elle par une boussole morale. C'est au nom de la morale que la fille de pasteur décide, par une fameuse tribune de 1999 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, d'assassiner son mentor Helmut Kohl, ancien chancelier et président d'honneur de la CDU, parce que le parti chrétien-démocrate était entaché par une affaire de caisses noires. C'est au nom de la morale qu'elle se montre rigide à l'excès face à la Grèce mise en faillite par des décennies de corruption et de fraude fiscale à échelle industrielle. C'est au nom de la morale, encore, qu'elle prononce ces trois mots iconiques, "Wir schaffen das" ("Nous pouvons le faire"), pour demander à son pays d'accueillir 1 million de réfugiés en situation d'urgence humanitaire.
Angela Merkel est une dirigeante morale, et c'est cela qui va nous manquer. Malgré ses tactiques, ses acrobaties diplomatiques, et même ses médiocrités. Parce que son expérience du "pays qui n'existe plus" lui a fait mesurer le prix des valeurs dont elle était privée : la liberté, le souci de l'unité, le respect inconditionnel de ses opposants - qu'ils soient au Parlement allemand, à l'est de l'Europe ou de l'autre côté de la Manche. Parce que son style austère et ses discours sans promesses incarnaient le contraire de la politique populiste réinventée par Donald Trump et les architectes du Brexit, qui vise savamment à brouiller la limite entre le vrai et le faux. Angela Merkel a souvent changé d'avis mais elle n'a jamais fait de fausse promesse, car elle n'a jamais rien promis. Pour elle, les mots sont destinés à l'exactitude. Si elle s'était présentée aux élections de 2017 pour un troisième mandat dont elle ne voulait pas, c'est - encore - par devoir moral : le référendum sur le Brexit et l'élection de Donald Trump, survenus peu avant, la même année 2016, représentait à ses yeux la négation même de ses valeurs. Angela Merkel aura été l'anti-Trump, l'anti-Johnson, l'anti-populisme par essence et par excellence. Après Merkel, quels que soient le prochain chancelier et sa coalition gouvernementale, l'Allemagne ne sera menacée d'aucun vacillement. Elle restera la puissance européenne et mondiale et la démocratie solide qu'elle a construites depuis la guerre, ancrée dans sa relation avec les autres pays d'Europe comme avec les Etats-Unis. Mais avec elle, l'Europe perd une boussole morale. En dirigeant l'Allemagne pendant seize ans, au bon endroit et au bon moment, Angela Merkel était un repère dans un monde angoissant.
