Andrew Marr, ancien journaliste vedette de la BBC, aujourd'hui rédacteur en chef de l'hebdomadaire The New Statesman et tous les jours à l'antenne de la radio LBC, a annoncé à ses auditeurs la nouvelle de la mort d'Elizabeth II. Il est aussi l'auteur du best-seller Elizabethans, How Modern Britain was forged. Il décrit la relation très spéciale du peuple britannique à sa Reine et anticipe le style que va adopter Charles III.

L'Express : Vous qui observez la vie britannique depuis des décennies, qu'avez-vous ressenti en apprenant la disparition de la Reine ?

Andrew Marr : Je ne suis pas monarchiste et j'ai quarante ans de métier derrière moi. Pourtant, les larmes me sont venues immédiatement aux yeux en prononçant les mots "la reine Elizabeth est morte". Je pense que ma génération revit soudain la mort de ses parents. Nous avons une relation spéciale avec la reine : voici quelqu'un que nous ne connaissons pas et pourtant avec qui nous avons un lien étroit et personnel. Nous l'avons toujours connue, nos parents aussi. Elle représente notre lien avec l'Histoire avec un grand H. En y repensant après coup, en interrogeant mes sentiments et ceux des autres, parfois des antimonarchistes et pourtant eux aussi en pleurs, j'ai compris qu'il y avait comme une place spéciale pour cette reine, comme pour la Vierge Marie dans le catholicisme. Sa féminité en fait une figure maternelle qui parle à chacun. Elle personnifiait la réconciliation, la chaleur, l'union, quelque chose qui nous manque cruellement aujourd'hui.

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Cette proximité, cette familiarité, Elizabeth et sa famille l'ont pour ainsi dire initiée dès son couronnement, diffusé à la télévision...

En effet et cela n'a pas toujours été un succès. Il y a eu ce documentaire, Royal Family en 1969, pour marquer l'accession de Charles au titre de Prince de Galles. Elizabeth et Philip ont ouvert les portes de leur palais aux caméras de télévision. Une bonne idée sur le papier, mais cela a créé un certain embarras à l'époque tant leur vie était éloignée de celle de leurs sujets. Elizabeth a néanmoins persisté, elle et son époux voulaient moderniser la monarchie et apparaître plus proches de leurs sujets.

Charles n'est-il pas lui aussi moderne ? Il veut par exemple une famille royale plus restreinte...

Tout à fait, mais il doit faire attention car toutes ces ouvertures et inaugurations d'écoles, de ponts, d'hôpitaux et j'en passe, dont on ne parle guère mais qui leur permet d'être vus et donc de servir la nation, requièrent un grand nombre de membres de la famille. Or son frère le Prince Andrew est hors-jeu en raison de l'Affaire Epstein, et Harry et Meghan sont partis en Californie. S'ils ne s'entourent pas des jeunes membres de sa famille, il va s'épuiser...

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Charles devrait également réduire les coûts de fonctionnement de la famille royale...

Oui, je m'attends à ce qu'il n'utilise pas et ouvre au public le château de Sandringham, et même peut-être Buckingham Palace. Il va être plus frugal. Par ailleurs, j'ai parlé à de nombreux amis du roi, ils disent tous qu'il a compris qu'en tant que roi il ne pourra plus mener ses campagnes d'activiste et qu'il se fera discret. Il a, à ses côtés, Camilla, aujourd'hui reine Consort, qui était très impopulaire dans les années 1980 en raison de son rôle dans son divorce avec Diana. Mais aujourd'hui, elle a gagné l'affection du public qui voit un roi enfin heureux et détendu, ce qu'il n'était pas quand il était plus jeune. Par ailleurs, c'est une femme qui est directe, a de l'humour, le sens de la dérision et aime fumer et boire. Elle est très similaire au Prince Philip. La reine l'aimait beaucoup.

Parlez-nous de la reine que vous avez connue et suivie dans certains de ses voyages à travers le pays pour la BBC...

La Grande-Bretagne a une fascination pour les célébrités, les super-riches, les starlettes, les influenceurs, etc. Elle s'en est toujours méfiée et a essayé le plus possible d'éviter ce monde. En fait, elle en était l'opposé. Je me souviens l'avoir accompagnée lors d'un voyage au Pays de Galles. Nous sommes allés voir des agriculteurs, une école, un hôpital, une maison de retraite, elle parlait à tout le monde mais surtout aux citoyens ordinaires, ceux qui font fonctionner le pays. La journée était longue, il faisait froid, il pleuvait, et pourtant elle prenait le temps de s'entretenir avec chacun. Cela n'avait rien de glamour, je peux vous l'assurer. C'est comme cela que vous gagnez le respect et l'affection d'une nation.

A l'antenne, vous avez lu le communiqué du président Macron, pourquoi ?

Oui, superbe texte qui nous a énormément touchés, l'un des plus élégants parmi tous les hommages venus du monde entier. On peut dire que c'est une période très intéressante, politiquement, pour les relations entre nos deux pays.