C'était il y a à peine plus d'un an. Le 10 août 2020, la coprésidente des sociaux-démocrates (SPD), Saskia Esken, créait la surprise en annonçant qu'Olaf Scholz, ministre des Finances du gouvernement Merkel, mènerait la campagne pour l'élection fédérale de 2021. "Nous savons que cette décision est un revirement inattendu pour certains", écrivait cette députée classée à la gauche de sa famille politique, contrairement à Scholz. Et pour cause : quelques mois plus tôt, elle l'avait battu dans la course pour prendre la tête du parti et avait même mis en doute, lors d'un passage à la télévision, son appartenance à la social-démocratie.
Le choix de la raison s'est avéré payant, pour le SPD. Mais Olaf Scholz aura mis du temps à décoller : ce n'est qu'à partir de la fin du mois d'août qu'il a devancé les conservateurs (CDU-CSU) dans les sondages. De fait, les sociaux-démocrates reviennent de très loin : lors de la nomination de leur candidat à la succession d'Angela Merkel, ils se trouvaient 20 points derrière leurs adversaires de toujours, à seulement 15% d'intentions de vote.
Finalement, dimanche, le SPD a obtenu à 25,7% des suffrages, devant les conservateurs (24,1%). Une situation qu'il n'avait plus connue depuis la victoire de Gerhard Schröder en 2002. "Pour le SPD, ce succès est d'autant plus important qu'il a réussi à démentir la disparition progressive qu'on lui prédisait et à inverser cette tendance qui semblait inéluctable", pointe Hélène Miard-Delacroix, professeure de civilisation allemande à Sorbonne Université et spécialiste de ce parti. Contrairement au Parti socialiste français, il n'a donc pas fini dans les limbes.
Les bourdes des autres, l'unité des siens
Plusieurs facteurs expliquent cette "remontada". Il y a d'abord les bourdes à répétition de la candidate des Verts, Annalena Baerbock, accusée de plagiat, et de celui des conservateurs, Armin Laschet, dont le fou rire, quelques jours après des inondations meurtrières, a choqué. Mais l'unité du SPD autour de son candidat a tout autant compté. Ayant fait le constat froid de leur incapacité à battre les conservateurs aux prochaines élections, les dirigeants de l'aile gauche, inconnus du grand public, ont considéré qu'ils n'avaient rien à perdre à soutenir Olaf Scholz. "Il n'est pas représentatif du point d'équilibre du SPD, mais de son aile droite, rappelle Hélène Miard-Delacroix. C'est un conservateur chez les sociaux-démocrates, adepte d'une grande vigilance sur les finances publiques et rétif à collaborer avec la gauche radicale de Die Linke."
Cette unité derrière Scholz s'est même renforcée au cours de l'été, alors que les sondages en sa faveur ne cessaient de monter. Exemple avec Kevin Kuhnert, le président des "Jusos", les jeunes socialistes : alors qu'il vouait auparavant la politique de Scholz aux gémonies, il a vanté sans sourciller les mérites du candidat dans plusieurs meetings.

Olaf Scholz, lors d'un meeting de campagne à Berlin, le 27 août 2021
© / afp.com/Markus Schreiber
En mettant de côté les querelles programmatiques, les leaders sociaux-démocrates ont permis à Scholz de mener la campagne qu'il voulait. Elle s'est fondée sur une analyse personnelle qui s'est révélée payante : le départ programmé de la populaire Angela Merkel, à la politique centriste, ouvrirait le jeu pour un candidat social-démocrate capable d'incarner une forme de continuité, jusqu'au mimétisme - il a reproduit ses mains en losange en couverture d'un magazine. "Il a fait l'analyse que la chancelière était à elle seule un motif de choix électoral pour certains électeurs, constate Benjamin Schreiber, chercheur à la Fondation Friedrich-Ebert, proche du SPD. Et qu'après ce que certains nomment la "sociale démocratisation" de la CDU sous l'influence de Merkel, des électeurs allaient revenir dans le giron du SPD."
Cette stratégie a payé : le SPD a pris 1,5 million d'électeurs aux conservateurs, essentiellement chez les plus de 60 ans. Mais il n'aurait pas réussi à terminer en tête sans les 640 000 votes qu'il a pris également à Die Linke. "Cela tient aussi deux propositions fortes de gauche : le salaire minimum porté à 12 euros de l'heure et la revalorisation des petites retraites", estime Hélène Miard-Delacroix.
"Le succès de Scholz démontre que les grandes thématiques défendues par les sociaux-démocrates n'ont pas disparu, comme le besoin de régulation sociale, la nécessité d'un compromis entre capital et travail, le respect pour les classes populaires, fait valoir Benjamin Schreiber. Même si la tendance à l'atomisation de l'électorat se confirme, au détriment des grands partis, l'approche du SPD a su garder de sa pertinence, du moins sur cette élection." Pour les autres partis sociaux-démocrates européens, cela pourrait bien constituer un modèle à suivre.
