C'est une constante de la campagne électorale allemande. Les candidats des principaux partis en lice, les conservateurs (CDU-CSU), les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts, se gardent de critiquer trop frontalement Angela Merkel. Et pour cause : elle est toujours la politicienne la plus populaire du pays. S'attaquer à la chancelière, c'est risquer de froisser l'opinion. Pourtant, son bilan est loin d'être irréprochable. Et les dossiers en souffrance ne vont pas manquer sur le bureau de son futur successeur. Tour d'horizon.

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Transition énergétique : encore loin de la neutralité carbone

Le camouflet est venu entacher la fin de mandat d'Angela Merkel. Le 29 avril dernier, la Cour constitutionnelle allemande a retoqué le "plan vert" de son gouvernement. La raison ? Il "violait le droit des générations futures" par manque d'ambition en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La chancelière a donc revu sa copie. Et fait passer de 55 à 65 % l'objectif de baisse d'ici à 2030, avec pour ambition d'atteindre la neutralité carbone en 2045. Cinq ans avant la date initialement prévue ! Charge au prochain gouvernement de mettre en oeuvre cet engagement inscrit dans la loi. Il sera d'autant plus difficile à honorer que le pays ne peut pas se passer des centrales à charbon. Celles-ci représentent encore 20 % de la production nationale d'électricité. L'Allemagne s'est donné jusqu'à 2038 pour les fermer. Problème : elle ne pourra bientôt plus compter sur ses centrales nucléaires (10 %), dont l'arrêt définitif est programmé pour 2022.

Photo du 11 septembre 2018 de la grande mine de charbon proche de la forêt de Hambach, près d'Aix-la-Chapelle, dans l'ouest de l'Allemagne

Photo du 11 septembre 2018 de la grande mine de charbon proche de la forêt de Hambach, près d'Aix-la-Chapelle, dans l'ouest de l'Allemagne.

© / afp.com/Federico Gambarini

Pour compenser ce manque, Berlin a déjà fait son choix : celui d'un recours plus important à une autre énergie fossile, le gaz russe. "Bien qu'en contradiction avec les objectifs climatiques, sa part dans le mix énergétique est en constante augmentation, de 61 TWH en 2014 à 91 TWH en 2020", relève Gilles Lepesant, chercheur au CNRS et au Centre Marc-Bloch à Berlin. La prochaine mise en service du gazoduc Nord Stream 2 devrait doubler les capacités d'approvisionnement par la mer Baltique. Cette énergie de transition sera d'autant plus nécessaire que la contribution des énergies renouvelables est encore insuffisante (44 % de la production d'électricité en 2020). En outre, elle peut difficilement servir d'énergie de base (comme le charbon ou le nucléaire), de par sa nature intermittente. Pour autant, "cette énergie verte va continuer à progresser grâce au développement de l'éolien offshore et du photovoltaïque, estime Gilles Lepesant. En parallèle, le prochain gouvernement devra gérer les pertes d'emploi induites par le renoncement au charbon." La filière représente 220 000 salariés ; 40 milliards d'euros sont déjà prévus pour accompagner la reconversion des régions minières. Une petite somme, toutefois, comparée aux investissements colossaux que l'Allemagne devra consentir pour atteindre la neutralité carbone en milieu de siècle : 2 300 milliards d'euros, selon une étude de la Fédération de l'industrie allemande.

Déploiement numérique : l'adieu au fax

Internet est parfois si lent en Allemagne qu'il vaut mieux avoir recours à un cheval pour livrer des données numériques ! C'est la démonstration facétieuse à laquelle s'est livré, en décembre dernier, un photographe vivant dans un village de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Les 4,5 gigaoctets d'images qu'il a envoyés à son imprimeur, situé à 10 kilomètres de chez lui, ont mis moins de temps pour arriver à destination en étant livrés sur DVD par un coursier à cheval que par le réseau local en câbles de cuivre ! En matière d'infrastructures numériques, l'Allemagne d'Angela Merkel est très en retard. Au classement des pays développés qui ont le plus progressé en matière de digitalisation entre 2018 et 2020, elle arrive en 17e position sur 19 ! Ce n'est pas tout. En septembre 2020, seuls 16 % des foyers germaniques étaient éligibles à la fibre optique, selon une étude du FTTH Council Europe, une organisation industrielle, contre 73 % des foyers français - la moyenne européenne s'établissant à 44 %. Et, alors qu'il n'est question que du déploiement de la 5G outre-Rhin, la couverture du réseau 4G laisse encore à désirer. Sur ce critère, l'Allemagne arrive au 50e rang sur 100 pays au classement réalisé par l'entreprise de conseil Opensignal.

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"Ce sont des soucis qu'on ne trouve pas seulement dans les campagnes, mais aussi dans certaines zones urbaines", déplore Isabel Skierka, chercheuse à l'Ecole européenne de gestion et de technologie (ESMT), à Berlin. Le pays se trouve ainsi à la traîne dans les services en ligne : il est encore courant de devoir envoyer un fax pour compléter un dossier administratif. "Le problème n'est pas le financement de la numérisation ou les technologies, mais le manque de coordination entre le gouvernement fédéral et les régions, poursuit Isabel Skierka. Pour franchir le pas vers l'administration en ligne, il faut un organe doté d'un pouvoir d'exécution et d'un budget, sous la forme d'un ministère des affaires numériques." La proposition se trouve dans les programmes des Verts, des conservateurs et des libéraux, conscients que l'Allemagne décroche par rapport à ses voisins. Les jours du fax sont-ils comptés ?

Politique étrangère : la fin de l'ambiguïté ?

Après l'élection de Donald Trump, Angela Merkel a été perçue en Occident comme la "nouvelle leader du monde libre". Mais elle n'a pas gardé longtemps ce titre flatteur. Ces dernières années, la chancelière a souvent été critiquée pour sa passivité, voire sa complaisance à l'égard de deux régimes autoritaires, la Russie et la Chine. "Elle a donné avant tout la priorité à la défense des intérêts économiques nationaux", regrette Hatim Shehata, de l'Institut allemand de politique étrangère (DGAP). La Russie, d'abord : malgré l'annexion brutale de la Crimée, les cyberattaques (contre le Bundestag en 2015) et l'empoisonnement d'Alexeï Navalny, principal opposant à Vladimir Poutine, la chancelière s'est toujours refusée à aller loin en matière de sanctions. Elle n'a ainsi jamais renoncé au gazoduc Nord Stream 2, aujourd'hui quasi terminé.

Le 11 janvier 2020, Angela Merkel reçue au Kremlin à Moscou par Vladimir Poutine

Le 11 janvier 2020, Angela Merkel reçue au Kremlin à Moscou, par Vladimir Poutine.

© / afp.com/Pavel Golovkin

Avec Pékin, la logique fut à peu près la même, longtemps alimentée par l'espoir d'un "changement du régime par le commerce". Une doctrine dans l'intérêt d'une industrie exportatrice : sous l'ère Merkel, l'Allemagne a noué d'innombrables partenariats en Chine, où elle a trouvé des débouchés, notamment pour ses voitures (212 milliards d'euros d'échanges entre les deux pays en 2020). Après avoir longtemps été au beau fixe, la relation entre Merkel et Pékin s'est toutefois tendue, tandis que la répression s'abattait sur Hongkong et les Ouïgours. Tout en préservant ses intérêts industriels, Merkel l'acrobate n'a pas hésité à dénoncer les atteintes aux droits de l'homme du régime. Un équilibre subtil que son successeur pourra difficilement tenir. "Quel que soit le prochain gouvernement, Berlin va se montrer bien plus critique vis-à-vis de la Chine", estime Claudia Major, directrice de recherche à l'Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP). Cela permettrait, au passage, de donner plus de gages aux États-Unis de Joe Biden, qui cherche à contenir les ambitions hégémoniques chinoises.

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Malgré la débâcle afghane et les appels du pied d'Emmanuel Macron pour que l'Europe soit plus autonome vis-à-vis de Washington, Berlin devrait rester farouchement attaché au lien transatlantique. Les Verts, les conservateurs et les sociaux-démocrates l'ont répété au cours de la campagne : c'est l'un des rares sujets sur lequel ils s'accordent. "Je m'attends à ce que peu de choses changent en matière de politique étrangère", pointe Claudia Major. Difficile, dès lors, d'imaginer le prochain chancelier en chef du monde libre.