Le chiffre fait froid dans le dos. Selon la Commission Sauvé, chargée d'enquêter sur les agressions sexuelles commises par des membres du clergé catholique sur des mineurs, au moins 2900 pédocriminels ont sévi au sein de l'Eglise, en France, ces 70 dernières années. Ce constat n'a rien d'une exception. Voilà deux décennies que les révélations et les rapports se multiplient, dans différents pays, pour faire la lumière sur les abus commis par des religieux. Mais si certains pays n'ont pas hésité à faire toute la lumière, comme l'Irlande, d'autres, tels la Pologne, ont plus de mal à affronter cette réalité.

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L'Irlande pionnière dans la transparence

L'île d'Emeraude a dix ans d'avance sur la France. L'enquête la plus importante sur les abus commis au sein de l'Eglise, dirigée par le juge Sean Ryan, a débuté en 1999. Son rapport, publié en 2009, a dévoilé l'ampleur insoupçonnée des violences de tous ordres contre les enfants. Une autre commission, cette année-là, a également révélé la dissimulation systématique, par les institutions catholiques, des violences sexuelles commises sur des mineurs, les trois décennies précédentes, dans le seul diocèse de Dublin.

Le pape François à Knock, en Irlande, le 26 août 2018, deuxième jour d'une visite au cours de laquelle il a demandé "pardon" à Dieu pour les abus sexuels commis par les prêtres

Le pape François à Knock, en Irlande, le 26 août 2018, deuxième jour d'une visite au cours de laquelle il a demandé "pardon" à Dieu pour les abus sexuels commis par les prêtres.

© / afp.com/Tiziana FABI

Ces révélations ont porté un coup sévère à l'autorité d'une église jusqu'alors toute puissante en Irlande. Elles ont provoqué une cascade de démission parmi les prélats et l'ouverture de nombreuses poursuites judiciaires, menant même à des incarcérations de prêtres. En mars 2010, le pape Benoit XVI a présenté ses excuses dans une lettre adressée aux catholiques de l'île, reconnaissant la responsabilité de l'église. Son successeur, François, a demandé pardon, en 2018, lors d'une visite. L'Etat irlandais a mis en place un mécanisme d'indemnisation des victimes pris en charge à 90% par lui et le reste par l'église. Environ 15 000 personnes ont demandé à en bénéficier.

L'Allemagne ébranlée par les révélations

2010 est une année charnière pour l'église allemande concernant les affaires de pédophilie. Une révélation en entraîne d'autres, à partir de janvier, et des dizaines de plaintes commencent à être déposées. Un évêque référent est nommé, Stephan Ackermann. Il reconnaît rapidement une pratique commune à bien des clergés : les tentatives de mise sous le tapis, par les autorités ecclésiastiques, des crimes sexuels commis par des religieux.

Les avocats Kerstin Stirner et Björn Gercke ont remis le 18 mars à l'archevêque de Cologne Rainer Maria Woelki un rapport de 800 pages qu'il leur avait comamndé au sujet des abus sexuels dans l'Eglise.

Remise du rapport, le 18 mars 2021, à l'archevêque de Cologne Rainer Woelki (gauche) au sujet des abus sexuels dans l'Eglise.

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La conférence épiscopale lance en 2014 une vaste étude menée par des universitaires sur 38 000 documents, sans pour autant donner un accès direct à ses archives - contrairement à la commission Sauvé en France. Ils révèlent en 2018 qu'au moins 3677 enfants ont été abusés par 1670 clercs entre 1946 et 2014. Mais les experts estiment que le nombre de cas non signalés pourrait aller jusqu'à 100 000 personnes. L'église allemande présente ses excuses et propose des dédommagements aux victimes. Celles-ci regrettent cependant qu'elles ne se fassent qu'au cas par cas. Elles dénoncent également un manque de coopération avec la justice. Encore aujourd'hui, les enquêtes continuent dans chaque diocèse. Pour avoir refusé de diffuser celui concernant son diocèse de Cologne, le cardinal Rainer Woelki, a été placé en "congé spirituel" par le pape François.

Les Etats-Unis à la pointe des révélations

Quelques procès contre des prêtres pédophiles ont défrayé la chronique, dans les années 1990, dans l'Etat de New York et Dallas. Mais c'est véritablement en 2002, avec les révélations d'abus sexuels massifs sur des enfants au sein de l'archidiocèse de Boston, dans une série d'articles du quotidien Boston Globe, que les États-Unis prennent conscience de l'ampleur du phénomène - ces scoops ont fait l'objet d'un film récompensé aux Oscars 2016, Spotlight. Les autorités catholiques américaines espèrent alors éteindre le feu en adoptant une charte prévoyant des mesures de protection et une politique de "tolérance zéro" - 300 ecclésiastiques sont mis à la porte à travers le pays, dont l'archevêque de Boston, Bernard Law.

Le cardinal américain Theodore McCarrick a présenté sa démission du collège des cardinaux au pape François, qui l'a accepté le 28 juillet 2018

Le cardinal américain Theodore McCarrick.

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Pour autant, avec la libération de la parole des victimes, de nouveaux scandales pédophiles viennent éclabousser, au fil des années, le clergé américain. Cela mène à de nouveaux départs d'évêques accusés d'avoir dissimulé des faits graves infligés par des religieux, voire d'en avoir commis eux-mêmes, tel l'ancien cardinal Theodore McCarrick, défroqué par le pape François en 2018. En tout, plus de 11 000 plaintes ont été déposées par des victimes, selon leurs avocats. Les accords à l'amiable ont coûté des centaines de millions de dollars aux diocèses. Dans différents États, des enquêtes sont toujours en cours pour faire toute la lumière sur les crimes sexuels commis par des prêtres et ceux qui les ont dissimulés.

En Pologne, les autorités ont du mal à faire le ménage

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Certains bastions de l'église catholique résistent cependant aux demandes de transparence. C'est le cas, en Europe, de celle de Pologne, saluée pour son combat contre la dictature communiste, à l'époque où un enfant du pays, Jean-Paul II, était pape. Les violences sexuelles exercées par des prêtres sur des enfants y sont restées longtemps tabou, jusqu'à ce qu'un documentaire retentissant sorti en 2019, "Ne le dis à personne", confronte victimes et agresseurs. Cette enquête journalistique pointilleuse, visionnée plus de 24 millions de fois sur YouTube, où elle était en libre accès, montrait notamment le peu d'égards accordés aux personnes abusées par les autorités ecclésiastiques.

Dans la foulée, la Conférence épiscopale polonaise a créé une fondation, mais sans répondre aux exigences des victimes en matière de transparence et de poursuites. Alertée sur cette inertie, le Vatican tente d'accélérer les choses. Il a sanctionné huit évêques et un cardinal depuis 2020 pour avoir couvert des actes de pédocriminalité, comme Marian Golebiewski, archevêque de Wroclaw de 2004 à 2013. Et le 20 septembre, le pape François a invité les représentants d'une vingtaine de pays d'Europe centrale et de l'Est, qui participaient à une conférence en Pologne sur les abus sexuels par des religieux, à prendre des "mesures concrètes de réforme".