Depuis huit mois, la reine Elizabeth II a pour ordre de se ménager. Et pour cause : les célébrations nationales prévues pour son jubilé de platine, célébrant les 70 ans de son règne, sont trop importantes sur le plan symbolique pour envisager le moindre risque. La reine doit être dans une forme aussi royale que possible pour une dame de 96 ans. Au programme des réjouissances - qui valent aux Britanniques quatre jours fériés, du 2 au 5 juin - : salves de canon, garden parties et tea parties à foison, pique-niques de rue géants, sans oublier des concerts de rock et de pop dont les Britanniques ont le secret. L'Américaine Diana Ross, 78 ans, sortira même de sa retraite pour clore le concert retransmis en direct à la BBC. Et pendant quatre jours, les sujets de sa gracieuse Majesté seront à l'unisson, car ils l'aiment comme une mère, grand-mère ou arrière-grand-mère. Oui, mais après elle ?
Charles, prince régent
Justement, ce repos forcé depuis l'automne, tout d'abord en raison d'une infection urinaire qui lui a valu un séjour à l'hôpital, puis de "problèmes de mobilité", a commencé à préparer les esprits à son retrait de la vie publique et à une régence qui ne dit pas encore son nom, celle du prince Charles, 73 ans, héritier du trône. Le 10 mai, le fils aîné de la Reine a prononcé pour la première fois le discours annuel de la souveraine - écrit par Downing Street - devant le Parlement britannique, la couronne impériale de sa mère placée à sa droite. Sanglé dans son uniforme rouge d'amiral et bardé de ses médailles militaires, il passa ce grand oral assis dans un fauteuil, non de souverain mais de consort, son épouse Camilla et son fils William à ses côtés. Parfaite mise en scène de la continuité. Cependant, si toutes les institutions du pays, du Parlement à la BBC en passant par Buckingham Palace et Downing Street, ont déjà répété dans les moindres détails le scénario qui s'enclenchera à la seconde de l'annonce officielle de son décès, nul ne sait comment réagiront les Britanniques à la disparition d'Elizabeth II.
Rejet de la tradition
Un vaste sondage réalisé par le think tank British Future met en lumière des attitudes très différentes, selon les nations qui composent le royaume. Ainsi, les Ecossais ne sont que 45% à désirer conserver la monarchie après le décès de la reine, contre 58% dans le reste du pays. De même, et ce dans tout le royaume, seuls 40% des 18-24 ans et 37% des minorités ethniques disent vouloir perpétrer ce système politique, plus d'un tiers des jeunes préférant un chef d'Etat élu. Pour Sunder Katwala, directeur de British Future, si la Couronne veut survivre, elle doit épouser les évolutions culturelles et sociales contemporaines et ne surtout pas se barricader dans la tradition. Pourquoi, glisse-t-il, ne pas utiliser par exemple les résidences royales pour accueillir des réfugiés d'Ukraine, de Hongkong ou d'Afghanistan ?
Pas de monarque à mi-temps
Plus facile à dire qu'à faire. La monarchie est-elle assez souple pour faire ce grand écart ? C'est à cette équation à plusieurs inconnues que le prince Charles veut trouver une réponse. Cela fait quelques années déjà qu'avec l'aide de son fils William, il pense et prépare "l'après-reine". On sait ainsi que le prince de Galles veut réduire la famille royale aux seuls membres qui travaillent pour l'institution et le pays. Les cordons de la bourse publique ne sont pas élastiques et les contribuables - qui financent la "dotation royale" - en veulent pour leur argent, il en est convaincu. Harry l'a bien senti quand lui et son épouse Meghan ont mis les voiles pour la Californie. Tous les deux espéraient continuer à travailler pour la monarchie à mi-temps. "Impossible", ont tranché Elizabeth, Charles et William après une réunion au sommet. Harry a dû donc conclure des contrats avec Netflix et Spotify pour compenser sa perte de revenus.
Préparer les esprits
Dans la nouvelle configuration royale voulue par Charles, exit aussi les cousins germains de William et de Harry, condamnés à gagner leur vie, ainsi que le prince Andrew, l'oncle douteux incriminé dans la sordide affaire Epstein, définitivement écarté de toute représentation publique. Charles, son épouse Camilla, William et son épouse Kate, aidés de la soeur et du jeune frère de Charles, la princesse Anne et le prince Edward (ainsi que son épouse Sophie), devraient composer la nouvelle équipe réduite. Pour Camilla Cavendish, ancienne conseillère de David Cameron à Downing Street, il était temps. "Si la monarchie anglaise avait suivi les monarchies espagnole, suédoise, danoise et néerlandaise sur le chemin de la modestie, le déballage de linge sale par Harry et Meghan n'aurait pas eu lieu." Au lieu de cela, poursuit-elle, "la famille royale a continué à jouer à la marque de luxe et ses membres même éloignés sont traités comme des objets de fascination et des célébrités". Un véritable piège. Si le prince Charles réussit cette réduction d'effectifs au sommet de l'institution, il gagnera des points pour l'avenir.
En attendant, une question institutionnelle se posera bientôt avec acuité : celle de la pertinence de déclencher le Regency Act de 1937, afin de faire officiellement de Charles le "prince régent". Pour le spécialiste de la royauté Clive Irving, auteur de The Last Queen, "cela se fera probablement après le jubilé." La régence aurait un intérêt indéniable pour celle qui a consacré sa vie à ses sujets : elle lui éviterait d'abdiquer. Elizabeth II resterait souveraine tout en déléguant les devoirs au régent. Cette transition permettrait, en outre, de continuer à préparer les esprits à sa disparition. Last but not least, elle donnerait au prince Charles la possibilité d'endosser - enfin - un rôle plus actif pour conquérir le coeur de ses sujets. Comme sa mère avant lui.
