Dans tous les scénarios échafaudés par Buckingham Palace, le fait que la reine d'Angleterre rende son dernier souffle en Ecosse était l'hypothèse la plus plausible, tant elle aimait passer du temps dans ses châteaux humides, au nord de son Royaume. Au moins trois mois l'été à Balmoral, près d'Aberdeen, et de plus en plus souvent dans son palais de Holyrood, à Edimbourg.
Cet amour, les Ecossais le lui rendaient bien : 70% d'entre eux disaient chérir leur souveraine. En 2014, pendant le référendum d'indépendance, les nationalistes écossais avaient même prévu qu'Elizabeth reste "reine des Scots", peu importe le résultat. Au final, le "non" à l'indépendance l'avait emporté à 55%, avec un petit coup de pouce royal. Conformément à l'usage, la monarque n'avait pas exprimé clairement sa position, mais elle avait demandé aux électeurs de "bien réfléchir à l'avenir" avant de glisser leur bulletin dans l'urne...
Une influence discrète, au-dessus des polémiques partisanes, essentielle pour la cohésion du royaume. "Elizabeth II comprenait les subtilités de l'Union mieux que personne, explique l'historienne Catherine Haddon. Elle savait qu'elle n'était pas seulement une reine, mais la souveraine de quatre pays bien différents."

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"La question de la confiance en Charles va se poser"
Charles III n'a pas hérité de la réputation de sa mère, du moins en dehors de l'Angleterre. La moitié des Ecossais affirment avoir une opinion négative du nouveau roi et même les Gallois, dont il avait le titre de Prince, sont 40% à ne pas l'apprécier. "La question de la confiance en Charles va se poser dans les moments de crise, souligne Catherine Haddon. L'opinion publique savait que la reine ne chercherait jamais à obtenir des gains politiques. Avec Charles, cela reste à voir..." Car en tant que prince, le nouveau monarque a régulièrement dérapé, exprimant ses opinions en public.
Il lui faudra se forcer à la neutralité pour empêcher les divisions de se creuser, de l'autre côté de la Manche. Le gouvernement écossais prévoit d'organiser un nouveau référendum d'indépendance à l'automne 2023 et les tensions sont au plus haut en Irlande du Nord. Depuis le Brexit, le "protocole nord-irlandais" a mis en place un statut spécial pour ce territoire, qui garde un pied dans le marché commun européen en échange de contrôles douaniers avec le reste du Royaume-Uni. Pour les Britanniques, cela revient à poser une frontière à l'intérieur même du Royaume-Uni. "Les tensions nées du Brexit ont fragilisé l'unité du pays et le passage de Boris Johnson n'a rien arrangé, constate Claire Breniaux, chercheuse en civilisation britannique contemporaine à l'Université de Franche-Comté. En Ecosse, le Premier ministre a été particulièrement critiqué, il a nourri les revendications d'indépendance."

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Une période d'incertitude, voire de turbulences, s'ouvre donc. Et ce, d'autant que Buckingham Palace n'est pas le seul lieu de pouvoir à devoir combler un vide, puisque l'inexpérimentée Liz Truss remplace Boris Johnson au 10 Downing Street. Nommée deux jours avant le décès de la reine, l'ancienne ministre des Affaires étrangères va devoir gérer les dossiers brûlants de l'Ecosse et de l'Irlande du Nord. "Liz Truss et Charles III, deux dirigeants intronisés à quelques jours d'intervalle, suscitent de fortes interrogations, estime Claire Breniaux. Ils seront déterminants pour la cohésion du Royaume-Uni."
La Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a de nouveau prévenu cet été que l'Ecosse, même si elle devenait indépendante, n'en resterait pas moins sous l'ombrelle de la monarchie britannique. Pas sûr que cela consolerait Charles III d'être le premier souverain à faire éclater un mariage datant de 1707.
