Attachons nos ceintures. Au-delà des grandes inconnues telles que les développements de la crise du Covid et le résultat de l'élection présidentielle française, l'Europe se trouve confrontée comme rarement à une multitude de guerres diverses. Diplomatiques, commerciales ou militaires, à l'extérieur comme à l'intérieur de ses frontières, elles seront autant de zones de turbulences à traverser pour la France, qui vient de prendre la présidence de l'UE jusqu'au 30 juin.

Les menaces de l'incontournable Poutine

La guerre de l'extérieur a un nom : Vladimir Poutine. Le président russe s'est toujours attaché à affaiblir l'Union européenne - en soutenant systématiquement les partis et dirigeants anti-européens, en donnant son feu vert implicite à des cyberattaques contre des Etats membres, en affichant son mépris à l'adresse des institutions de Bruxelles. Il n'accepte pas que l'Ukraine, entité naturelle du monde russe à ses yeux, bénéficie du "partenariat oriental" conclu par Kiev avec l'UE, ni qu'elle manifeste le désir d'un rattachement à la démocratie libérale à l'occidentale, et, pire, d'une intégration à l'Otan.

Il considère que la dissolution de l'URSS fut "la plus grande catastrophe du XXe siècle" et veut modifier l'ordre stratégique établi depuis sur le Vieux Continent. Après avoir annexé la Crimée en 2014 - au mépris des règles internationales qui stipulent le respect des frontières établies -, il menace à nouveau la souveraineté de l'Ukraine par un dispositif militaire installé à la frontière des deux pays.

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L'UE se retrouve condamnée à assister, impuissante et humiliée, aux négociations menées sans elle entre Moscou et Washington sur l'architecture de sécurité en Europe, lesquelles concernent un possible conflit armé dans un pays, l'Ukraine, située à ses portes. C'est là un test et un défi gigantesque lancé sarcastiquement par Poutine à "l'Europe-puissance". Le même Poutine, aux côtés du leader nationaliste serbe bosnien Milorad Dodik, attise le feu mal éteint des guerres de l'ex-Yougoslavie. Et Poutine, encore lui, fait monter la pression sur l'UE d'autant plus facilement qu'il lui fournit un tiers de ses besoins en gaz et joue de son pouvoir sur les cours de l'énergie.

L'Europe attaquée de l'intérieur

La guerre la plus complexe va se mener à l'intérieur de l'UE. D'abord avec les ennemis déclarés : la Pologne et la Hongrie. Les gouvernements nationalistes de Mateusz Morawiecki et de Viktor Orban, de moins en moins démocratiques, se sont engagés dans une habile entreprise d'affaiblissement de l'UE. La Commission bloque pour l'instant le versement des fonds communautaires qui leur revient au titre du plan de relance lié au Covid, celui-ci ayant été conditionné au respect de l'Etat de droit. Les intéressés menacent en retour d'enrayer par leurs vétos le fonctionnement de l'institution.

Le jeu est dangereux. A l'inverse des Britanniques, qui ont voulu se débarrasser de l'UE, les Polonais et les Hongrois cherchent à la miner juridiquement de l'intérieur. Viktor Orban (proche de Poutine) peut certes être battu aux élections législatives de mars 2022, mais le défi pour l'UE est, là encore, gigantesque : comment les démocraties européennes peuvent-elles se prémunir face aux présents et futurs dirigeants illibéraux qui tenteront de la déconstruire ?

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Une troisième guerre se joue entre amis, entre frugaux du Nord et dépensiers du Sud, et c'est celle sur les règles budgétaires. La nouvelle coalition tripartite allemande menée par le social-démocrate Olaf Scholz offre l'illusion de l'allié parfait pour la France et la "souveraineté européenne" dont son président a forgé le concept. La réalité est plus délicate et l'attitude allemande, une inconnue. Les libéraux du FDP, aux commandes des finances, n'entendent pas nécessairement de la même oreille la réforme des critères d'endettement voulue par Emmanuel Macron et l'Italien Mario Draghi, coauteurs dans le Financial Times d'un plaidoyer en faveur d'une augmentation des dépenses publiques européennes comme moteur de croissance.

Le rapprochement ostentatoire entre la France et l'Italie pourrait supplanter le face-à-face franco-allemand. Sans oublier l'encombrant ami d'outre-Manche, la Grande-Bretagne, qui n'en finit pas avec son Brexit. Depuis le 1er janvier, les contrôles douaniers pour les marchandises sont entrés en vigueur. Face aux vrais enjeux (migrations, climat, Covid, inégalités, expansionnisme chinois), l'Europe se serait passée de cette guéguerre de plus, inutile et grotesque.