Il faut souvenir du tollé, comme souvent, qui avait accompagné la sortie chevaleresque de Donald Trump. Le 21 août 2019, celui qui était confortablement installé dans le bureau ovale, assure vouloir racheter l'île du Groenland après des révélations du "Wall Street journal". "C'est une grosse transaction immobilière qui serait stratégiquement intéressante", se justifie-t-il devant la presse. L'annonce est aussitôt accueillie dans l'hilarité générale aux Etats-Unis. Les célèbres talk-shows de première partie de soirée, où se mêlent actualité et divertissement, se moquent de la dernière facétie du milliardaire. On se demande si l'inspiration de Donald Trump ne vient pas tout droit du scénario d'un épisode de la série humoristique, "South Park".
A ce moment-là, les journalistes et animateurs sont loin de se douter qu'il s'agit d'un projet réfléchi et étudié par l'administration Trump, mettant la sortie présidentielle sur le compte des innombrables stratagèmes perpétués par le promoteur immobilier pour détourner l'attention. Le livre des deux journalistes américains, Peter Baker et Susan Glasser, intitulé "The Divider : Trump in the White House, 2017-202" (à paraître le 20 septembre), révèle que le plan a fait l'objet de concertations et de débats durant plusieurs semaines au coeur de la Maison-Blanche, certains conseillers soutenant qu'il s'agirait d'une formidable opération économique. Retour en arrière.
Equipe spéciale
L'idée vient de Ronald S. Lauder, un héritier des cosmétiques new-yorkais qui a rencontré Donald Trump à l'université. "Un de mes amis, un homme d'affaires très, très expérimenté, pense que nous pouvons obtenir le Groenland, fait part aussitôt Trump à son conseiller à la sécurité nationale. Qu'est-ce que tu penses ?" Une équipe spéciale est mise en place, elle est chargée d'évaluer les perspectives, ce qui a abouti à une note de service exposant diverses options, y compris une proposition de bail semblable à une transaction immobilière à New York. L'incongruité de la perspective de racheter un territoire autonome situé entre les océans Atlantique Nord et Arctique appartenant au Danemark ne semble pas effrayer certains conseillers stratégiques de la Maison-Blanche.
Ils voient là l'occasion d'acquérir une place stratégique unique d'un point de vue géopolitique et militaire. Les ressources naturelles abondantes de l'île confortent bon nombre d'entre eux. Après une première réunion au Bureau ovale au cours de laquelle le plan d'acquisition est clairement exposé, d'autres cadres de l'institution élèvent la voix. Ils se donnent alors pour consigne d'empêcher toute fuite des travaux entamés de peur de provoquer un incident diplomatique.
Face à l'insistance de Donald Trump, l'avocat de la Maison-Blanche sera même sollicité. L'approche a tant déconcerté John Kelly, son deuxième chef de cabinet, qu'il a secrètement acheté une copie d'un livre à succès remettant en question la santé mentale de Trump. Kelly voit alors dans cette publication de psychiatres l'illustration que Donald Trump est un menteur pathologique dont l'ego gonflé est en fait le signe d'une personne profondément anxieuse.
Visite annulée
Quelques jours après son annonce déroutante, Donald Trump est d'ailleurs contraint d'annuler sa visite prévue dans le royaume scandinave. "Le Danemark est un pays très spécial avec des gens incroyables mais étant donné les commentaires de la Première ministre Mette Frederiksen, selon lesquels elle n'aurait aucun intérêt à discuter de l'achat du Groenland, je vais repousser notre rencontre prévue dans deux semaines à un autre moment", avait alors déclaré le président américain.
Si la vente était théoriquement possible, le plan de la Maison-Blanche a heurté son homologue. Le Premier ministre groenlandais, Kim Nielsen, avait rétorqué avec humour : "L'explorateur Leif le Chanceux, fils d'Erik le Rouge, a grandi au Groenland. Il est le premier Européen à avoir découvert l'Amérique. Il est donc naturel que la nation groenlandaise récupère les Etats-Unis." Donald Trump avait lui perdu une partie de sa crédibilité sur la scène internationale.
