La saison des prestigieuses récompenses internationales se poursuit ce vendredi avec l'annonce du Prix Nobel de la Paix 2020. Une médaille à 950 000 euros, remise depuis 1901 à des personnalités ou des organisations qui oeuvrent pour un "monde meilleur". Son initiateur ? Un certain Alfred Nobel, un chimiste suédois inventeur de la dynamite, traumatisé à l'idée que la postérité ne garde de lui que l'image de "marchand de la mort". Mais en 120 ans, le choix du Comité - composé de cinq membres choisis par le Parlement norvégien - a été maintes fois contesté. Le Nobel de la Paix sert-il encore à quelque chose ? Oui, répond Dan Smith, directeur de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), qui admet cependant que ce Prix n'a plus grand-chose à voir avec l'intention première de Nobel.
L'EXPRESS - Le prix Nobel de la paix est-il fidèle à l'esprit de son créateur ?
Dan Smith : Dans son testament, Alfred Nobel dit que ce prix pour la Paix doit récompenser la personnalité qui, "au cours de l'année écoulée, (...) aura le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion ou à la propagation des congrès pacifistes".
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Au fil du temps, l'attribution de ce prix a évolué. D'une part, le Nobel de la paix récompense le plus souvent une action de long terme, qui dépasse largement le cadre d'une année. C'est le travail de plusieurs années, parfois de décennies qui est honoré, par exemple pour la Croix Rouge, lauréate trois fois.
D'autre part, les critères d'attribution de ce prix font aujourd'hui débat. Pour certains, contribuer à la paix signifie stricto sensu terminer une guerre. D'autres estiment que cela englobe d'autres problématiques. En 2007, le Comité a par exemple récompensé le vice-président américain Al Gore et le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Cela avait occasionné beaucoup de critiques, car le Comité proposait une vision très large de la paix. Le message était clair : protéger l'environnement est en soi une contribution à la paix. Bien sûr, on est loin des conditions prescrites par Alfred Nobel, mais quand on sait que 800 millions de personnes vivent sur des plaines côtières à moins de cinq mètres au-dessus du niveau de la mer, et que la montée des eaux les met en péril... Voilà des gens qui se retrouveront en insécurité, avec, à terme, une menace pour la paix.
Les critiques portent aussi sur le choix de certaines personnalités... Par exemple Aung San Suu Kyi, qui a reçu ce prix en 1991, est accusée, a posteriori, de l'avoir dévalué, par son silence complice face aux massacres de la minorité musulmane Rohingya...
Son cas est dramatique, oui. Quand elle a reçu le prix, c'était formidable, elle incarnait la lutte contre la junte militaire en Birmanie. Pendant dès années, tout le monde la trouvait fantastique, tout comme la cause qu'elle défendait, qui a d'ailleurs reçu plus d'attention grâce au prix et à son nom. Puis, elle a pris le pouvoir et soudainement tout s'est effondré. C'est une tragédie, mais on ne peut pas blâmer le Comité du Nobel pour ça.
Mais le Prix Nobel a-t-il perdu, avec cette polémique et d'autres, sa valeur ?
Le simple fait que tant de médias s'y intéressent chaque année montre que ce prix a toujours une certaine valeur. Dans le monde chaotique dans lequel on vit, je crois que ce Nobel reste utile. S'il peut donner un tant soit peu d'attention aux enjeux de la paix dans le monde, c'est déjà ça de pris !
Le Nobel est d'abord un titre honorifique. A-t-il favorisé des changements décisifs ? La réponse est non. Mais dans bien des cas il a permis de donner plus d'attention et de couverture médiatique à des conflits parfois oubliés. Le Timor Oriental par exemple (en 1996), ou la Birmanie. Parfois, le prix est aussi donné pour encourager un processus de paix, par exemple en Afrique du Sud, en 1993, quand Nelson Mandela et Frederik de Klerk ont été récompensés, ou en 2016 pour le président colombien Juan Manuel Santos en 2016, choisi pour son rôle dans l'accord de paix avec les FARC.
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Cette récompense impose-t-elle, d'après vous, une responsabilité morale ? Le devoir de ne pas "se taire" pour reprendre le titre du livre sur la Shoah d'Elie Wiesel, prix Nobel en 1986 ("Se taire est impossible")...
Bien sûr on aimerait que les lauréats soient des parangons de vertu et se comportent de manière exemplaire. Mais il me semble difficile de leur imposer une ligne de conduite et cela pourrait même être contre-productif. Après tout, quand Elie Wiesel s'exprime en faveur de l'intervention américaine en Irak en 2003 [ce qu'il a dit, plus tard, regretter, NDLR], cet "impératif" ne fait pas l'unanimité. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que les lauréats gagnent, avec ce prix, un certain statut et leur discours est plus écouté. En ce sens, ils devraient se montrer extrêmement réfléchis... en parole et en actes.
Quel est votre pronostic pour 2020 ?
Cette année, il n'y a eu aucune percée réelle en matière de résolution de conflit, à la différence de 2019, marquée par la réconciliation de l'Ethiopie et de l'Érythrée, pour laquelle le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed a reçu le prix. Dans les temps difficiles que nous traversons, le Comité voudra sûrement donner un message d'espoir. Il peut le faire de plusieurs façons. Soit en honorant une institution qui oeuvre pour un monde meilleur : l'ONU, qui fête cette année ses 75 ans, ou le Programme alimentaire Mondial, la plus grande organisation humanitaire du monde, sont deux bons candidats, d'après moi.
L'autre option serait de primer un mouvement. Je pense en particulier aux "Vendredis pour le futur" (Fridays for Future), à l'initiative de l'adolescente et militante écologiste Greta Thunberg. Mais j'espère, dans ce cas, que le Comité primera un collectif d'une vingtaine de jeunes activistes, dont Greta, qui a su les fédérer. Mais pas elle seule, je crois que ce serait une pression trop grande sur les épaules d'une seule adolescente.
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