Chaque année, depuis un peu moins de six ans, Jean-Pierre Sauvage réceptionne un dossier en forme d'argumentaire. "Ce sont des lettres de personnes qui rêvent d'avoir un prix Nobel, et qui espèrent que je vais suggérer leur nom", relate-t-il. Lauréat en 2016 pour ses travaux sur les machines moléculaires, le Français attire les attentions de ceux qui désirent l'imiter. En tant qu'ancien nommé - il partage le prix avec avec les scientifiques James Fraser Stoddard et Bernard Feringa -, le chimiste a en effet chaque année la possibilité de suggérer les noms d'un ou plusieurs gagnants potentiels aux prix de médecine, physique et de chimie au Comité Nobel, qui annoncera la liste des lauréats du 3 au 10 octobre. "La première fois que j'ai reçu un dossier de candidature de ce type, j'ai été très surpris, se rappelle-t-il. Il faut quand même être sûr de soi pour rédiger une lettre à quelqu'un expliquant pourquoi vous devriez, selon vous, remporter cette récompense". Par discrétion, le chimiste refuse de donner les noms de ces scientifiques convaincus de leur mérite. "Mais il y en a toujours un ou deux par an", rigole-t-il. Rien n'indique, pourtant, que la méthode soit efficace pour orienter favorablement la décision de l'ancien lauréat. Au contraire. "Quand on voit quelqu'un qui bombe le torse, comme ça, ça fait toujours un drôle d'effet. Je n'ai jamais suggéré de personnes m'ayant ainsi envoyé ces dossiers !", précise-t-il. Les auteurs de cette démarche n'ont pas remporté la récompense tant convoitée - pour l'instant. "Et les personnes que j'ai suggérées n'ont pas non plus été nommées !", regrette Jean-Pierre Sauvage.
Cela fait pourtant longtemps que le chimiste suggère des candidats. Avant de remporter le prix, le scientifique faisait déjà partie de la petite communauté de savants suffisamment repérés par les membres du comité pour qu'une invitation lui soit adressée. Car chaque année, bien en amont de l'annonce des résultats, le Comité Nobel envoie des lettres à des personnalités en vue dans leur domaine - physique, chimie, médecine ou littérature - partout dans le monde, pour leur demander de proposer les noms d'un ou plusieurs gagnants possibles. Professeurs émérites, secrétaires perpétuels d'Académie, chercheurs très en vue... La liste, composée de plusieurs milliers de noms à travers le monde, est mystérieuse. En France, les intellectuels "sélectionnés pour sélectionner" hésitent souvent à avouer qu'on leur a conféré ce - petit - rôle dans l'attribution du Nobel. Cette reconnaissance d'expertise risquerait de vexer des confrères qui, bien que compétents et reconnus, n'ont jamais reçu la demande...
Une liste floue et peu limitée
Selon le règlement du Nobel, disponible sur son site, la liste des personnes habilitées à suggérer des noms varie selon les disciplines. Seuls les prix de médecine, physique, chimie, littérature et de la paix sont représentés, le Nobel d'Economie étant en réalité le prix de la Banque de Suède. Pour les trois disciplines scientifiques, les membres de l'Académie royale des sciences de Suède - suédois et étrangers - peuvent proposer une candidature, comme les anciens lauréats des prix ou, encore les professeurs permanents de la discipline dans les universités et instituts de technologie de Suède, de Finlande, d'Islande, du Danemark ou de Norvège, ainsi que de l'institut de Karolinska, à Stockholm. Au-delà de ces membres attendus, d'autres conseillers font leur apparition, choisis à la discrétion du comité : les titulaires de chaire de six universités - minimum ! - sélectionnés par l'Académie suédoise des sciences, mais aussi "d'autres scientifiques auprès desquels l'Académie jugera bon de solliciter des propositions". Il est indiqué sur le site du Nobel que "les décisions relatives à la sélection des chercheurs scientifiques sont prises chaque année avant la fin du mois de septembre", date à partir de laquelle les premières sollicitations sont envoyées. Plus d'un an à l'avance, donc.
En littérature, la liste est tout aussi floue : les membres de l'Académie suédoise et d'autres "académies, institutions et sociétés qui lui sont similaires dans leur construction et leur but" peuvent être consultées à travers le monde. Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature française de Belgique - l'équivalent belge de notre Académie française - nous a par exemple expliqué être consulté, et avoir suggéré le nom de Milan Kundera cette année. Les présidents des "sociétés d'auteurs représentatives de la production littéraire de leurs pays respectifs" ainsi que les "professeurs de littérature et de linguistiques dans les universités" peuvent également faire partie des spécialistes sélectionnés pour donner leur avis.
Des informations confidentielles
Pour le prix Nobel de Paix, le nombre de personnes capables d'émettre un avis se compte en milliers. "N'importe quel titulaire de chaire d'université en histoire, philosophie, droit, science politique, sociologie ou religion, ainsi que les membres politiques des parlements, sont susceptibles de donner leur avis. Cela fait possiblement plusieurs milliers de personnes à travers le monde", nous explique le bibliothécaire de l'Institut Nobel, Bjørn Vangen. Aucune invitation formelle n'est envoyée : ces propositions se font à l'initiative de chacun. A l'inverse, les suggestions de Nobel de littérature et scientifiques ne sont prises en compte que si le Comité a formellement envoyé une demande à la personne les lui adressant. L'attribution de ces missives est erratique : dans chacune des disciplines en question, leurs destinataires ne les reçoivent généralement pas chaque année, mais tous les deux ou trois ans - voire moins. Impossible de savoir précisément qui le reçoit chaque année, ni le nombre exact de destinataires.
Ces informations sont confidentielles pendant au moins 50 ans - davantage si le lauréat n'est pas décédé à ce moment-là. Les dernières archives publiées, datant de 1971, nous apprennent qu'un an plus tôt, treize Français avaient été sélectionnés pour suggérer un Prix Nobel de littérature - ils étaient trente et un l'année précédente. En 1970, deux d'entre eux - l'historien spécialiste de l'encyclopédie Jacques Proust et Max Rouché, spécialiste de philosophie allemande - ont tapé dans le mille, proposant l'année de son prix le dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne. Au même moment, parmi les six personnes exerçant en France sélectionnées pour suggérer un lauréat du prix de Physique, deux d'entre elles visaient également juste avec le physicien Louis Néel : il s'agissait du paléontologue Jean-Pierre Lehman et du physicien allemand Heinz Maier-Leibnitz, en poste à Grenoble cette année-là.
Nominations mystérieuses
Ces dernières années, en dehors des lauréats de prix Nobel, difficile de savoir qui a été sélectionné pour suggérer des noms. Et ceux qui ont mentionné au détour d'une conversation se plier régulièrement à l'exercice sont un peu gênés aux entournures. Le médiéviste Michel Zink, fauteuil 37 de l'Académie française, en fait partie : "Je reçois ces lettres probablement depuis le début des années 2000, mais pas tous les ans, confie-t-il. Mais je vous avoue ne pas trop en parler autour de moi : que se passerait-il si je me rendais compte qu'un collègue ou un grand écrivain n'en a pas entendu parler ?" L'Immortel explique ainsi ne pas savoir lesquels de ses camarades du quai de Conti sont aussi appelés à faire office de "jury" officieux, du Prix Nobel de littérature en l'occurrence.
Interrogée, Hélène Carrère d'Encausse, pourtant secrétaire perpétuel de l'Académie, nous a par exemple expliqué être "incapable" de nous éclairer sur le sujet. "Je ne suis pas sûr que le fait d'être Académicien joue, car j'ai reçu les premières lettres avant de le devenir", souligne Michel Zink. Un coup d'oeil à son CV très chargé peut expliquer cette distinction. Ancien professeur au Collège de France, ancien président du conseil d'administration de l'Ecole normale supérieure, le médiéviste est surtout un des membres étrangers de l'Académie royale suédoise des belles-lettres, ce qui en fait, d'office, l'une des personnes sélectionnées pour donner son avis.
Le flou des critères de sélection
Côté science, même flou autour des critères de sélection. "Les scientifiques sollicités appartiennent à des universités et des académies qui changent d'année en année", explique Serge Haroche, prix Nobel de physique 2012 avec l'Américain David Wineland pour ses recherches sur la mesure et la manipulation des systèmes quantiques individuels. Comme Jean-Pierre Sauvage, le physicien recevait déjà les demandes du Comité avant d'être lauréat. "Plus vous êtes visibles dans votre domaine, plus vous êtes susceptible de recevoir cette demande, car le Comité sait que vous êtes capable d'émettre un avis", pointe ce dernier.
Avoir un CV bien fourni ne suffit pas : il semble qu'avoir eu des relations plus ou moins éloignées avec le Comité Nobel ou des membres des Académies suédoises contribue à être "repéré". Michel Zink indique avoir reçu ses premières sollicitations après un "dîner" avec un membre du Comité Nobel. William Marx, titulaire de la chaire de littérature comparée au Collège de France, reçoit les lettres depuis déjà quelques années. Le fait que Per Wätsberg, membre de l'Académie suédoise "connaisse ses travaux" - l'écrivain avait écrit un compte-rendu d'un de ses livres dans la presse nationale - a peut-être contribué à le faire repérer, avance le spécialiste. Autre indice : le biologiste Daniel Louvard, naguère directeur de l'institut Curie, directeur de recherche émérite au CNRS et membre du jury de plusieurs prix scientifiques, donne son avis "tous les ans". Sommité dans le monde de la recherche, le scientifique nous a expliqué "connaître personnellement" deux membres du Comité Nobel.
De la "courtisanerie"
Toutes les suggestions n'ont toutefois pas le même poids. "La route qui conduit au prix Nobel passe par plusieurs cercles de nominations, explique Antoine Triller, directeur de recherche à l'Inserm et secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, qui participe également à ces propositions. Il y en a de très larges composés d'universitaires, de membres d'Académies... Et des plus restreints, qui comptent notamment les anciens lauréats des prix Nobel".
Le processus de suggestion est similaire pour les anciens prix Nobel et pour les autres : chacun doit remplir une liste d'un à trois noms dans chaque catégorie scientifique, que l'on peut proposer plusieurs années de suite. Pour être efficace, il faut argumenter les raisons de son choix. "Cela demande un investissement conséquent, remarque Jacques Livage, titulaire de la chaire de chimie de la matière condensée au Collège de France, membre de l'Académie des sciences. Pour Jean-Marie Lehn, lauréat du prix de chimie en 1987, j'avais fait un dossier de plusieurs pages !" Chaque nomination se fait en nom propre, et pas au nom de l'institution où travaille la personne sollicitée. "Pour éviter tout lobbying, ces suggestions sont totalement confidentielles", insiste Serge Haroche. Une discrétion utile, mais pas toujours respectée : "Certains vont parfois dire à d'autres scientifiques "je t'ai suggéré pour le Nobel". Mais c'est de la courtisanerie", grince un chercheur, qui reçoit lui aussi régulièrement ces lettres.
Chez les littéraires, où le prix récompense moins un travail spécifique que l'ensemble d'une oeuvre, le mystère semble être moins de mise. Michel Zink nous a confié avoir voté pour le romancier Kazuo Ishiguro, l'année de son sacre, en 2017. "Comme je suis quelqu'un d'extrêmement vaniteux, j'aime à penser que j'avais produit une lettre très convaincante", plaisante l'Académicien. William Marx explique pour sa part avoir recommandé plusieurs fois l'écrivain Salman Rushdie, cible d'une fatwa depuis trente-trois ans, avant d'abandonner - sa nomination étant "probablement trop polémique" pour le Comité Nobel. Cette année, l'enseignant a choisi d'accompagner ses suggestions de quelques conseils. "Dans ses consignes, le Comité nous conseille de prendre garde au genre littéraire des personnes que nous allons proposer, à leur genre tout court, et à leur nationalité, décrit William Marx. Mais rien n'est dit sur leur langue, ce qui est étrange, car l'on finit par nommer beaucoup de lauréats de langue anglaise". Pour "être cohérent avec lui-même", il a donc pris garde de suggérer des écrivains de plusieurs nationalités différentes : le philosophe allemand Peter Sloterdijk, l'essayiste italien Claudio Magris, ou encore l'écrivain Pascal Quignard. De quoi, peut-être, espérer qu'un nouveau Français succède à Patrick Modiano, lauréat du Prix Nobel de littérature en 2014 ? Selon les sites de paris en ligne Unibet et Betsson, Michel Houellebecq est aujourd'hui le favori des "bookmakers", en compagnie de Salman Rushdie et de la poétesse canadienne Anne Carson.
