Après y avoir fortement songé, Joe Biden a franchi le cap. Son pays, les Etats-Unis, boycottera diplomatiquement les Jeux olympiques d'hiver organisés du 4 au 20 février 2022 à Pékin, en Chine. Concrètement, le pays enverra ses athlètes, mais aucun représentant diplomatique ou gouvernemental n'assistera aux cérémonies d'ouverture et de clôture ou à une quelconque compétition, comme il est d'usage.
La raison mise en avant par le président démocrate est, elle aussi, sans surprise. Traitement des Ouïghours, Tibet, répression à Hongkong... En étant présente, "la représentation diplomatique américaine traiterait ces Jeux comme si de rien n'était, malgré les violations flagrantes des droits humains et les atrocités de la Chine au Xinjiang. Et nous ne pouvons tout simplement pas faire cela", a justifié la porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki. A cela s'ajoutent des tensions sur les sujets économiques ou géopolitiques, à l'image du sort de Taïwan. Mais aussi l'affaire Peng Shuai, bien qu'elle ne soit pas directement évoquée par les officiels américains. Pour rappel, la WTA, l'association des joueuses de tennis qui a suspendu l'organisation de tournois en Chine afin d'obtenir la libération totale de la tenniswoman est elle-même basée aux Etats-Unis.
"Nous sommes sur un 'semi-boycott', un concept finalement assez récent, notamment utilisé lors de la Coupe du monde en Russie, en 2018, par l'Angleterre. Il s'agit d'une manière d'exprimer son mécontentement en jouant sur la dimension protocolaire d'un évènement sportif. Dans le cas des Etats-Unis, ici, ils renversent complètement l'arme médiatique du sport, la logique de soft power. Au lieu de parler de la réussite de la cérémonie d'ouverture, de la grandeur du pays hôte, on parlera plutôt, en février, du boycott. Et les Etats-Unis, de leur côté, conservent malgré tout les avantages liés aux retombées économiques et à la visibilité sportive", précise pour L'Express Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport.
La CIO a accusé réception de cette décision. "La présence de responsables gouvernementaux et de diplomates est une décision purement politique pour chaque gouvernement, que le CIO, dans sa neutralité politique, respecte pleinement", a indiqué un porte-parole de l'instance olympique.
La Chine l'a en revanche plus mal pris. Le Global Times, un média d'Etat, a ironisé sur Twitter : "Les Chinois sont soulagés d'apprendre la nouvelle, car moins il y aura d'officiels américains, moins il y aura de virus". Une manière de remettre sur le devant de la scène la théorie selon laquelle le SARS-CoV-2 aurait émergé outre-Atlantique. Plus sérieusement, les Etats-Unis "paieront le prix" de leur décision de boycott diplomatique, assure Pékin. La Chine promet ainsi des "contre-mesures résolues". Difficile de dire à quoi ressembleront ces dernières. Et si, finalement, elles devront être déployées à une plus large échelle. Car les Etats-Unis risquent de ne pas être les seuls à boycotter diplomatiquement cet évènement.
Alliés, France, Europe, qui d'autre ?
L'Australie n'a d'ailleurs pas tardé à lui emboîter le pas, ce mercredi. La décision de Canberra intervient dans un contexte de "désaccord" avec la Chine sur un certain nombre de questions allant des lois australiennes sur l'ingérence étrangère jusqu'à la récente décision d'acquérir des sous-marins à propulsion nucléaire, a précisé le Premier ministre Scott Morrison, mentionnant également les violations des droits de l'homme dans la région du Xinjiang et la réticence de Pékin à rencontrer des responsables australiens pour des discussions.
D'autres alliés proches des Américains, à l'instar de la Grande-Bretagne ou du Canada - qui ont tous vu leurs relations avec Pékin se refroidir ces dernières années - envisageraient également ce boycott. Les députés britanniques avaient voté une motion en ce sens, à l'été, parlant de "Genocide Games" (les Jeux du génocide), une référence au traitement des Ouïghours. L'opposition canadienne considère elle aussi que le pays doit suivre son voisin américain, relaye CTV-News.
Et la France ? L'Elysée souhaite "se coordonner" avec les autres pays de l'Union européenne sur ce dossier. "Lorsque nous avons des préoccupations sur les droits de l'Homme, nous le disons aux Chinois" et "nous avons pris des sanctions sur le Xinjiang en mars dernier", a fait remarquer la présidence française ce mardi. "A-t-on vocation à parler en tant que France sur le sujet. Nous sommes plus forts à 27. La position française est prudente mais n'empêche pas un alignement, à terme, sur la position américaine", note Jean-Baptiste Guégan.
Ailleurs, le poids économique et politique croissant de la Chine dans le monde devrait dissuader la plupart des autres pays de s'y joindre. Mais cela ne garantit pas que la Chine sera à l'abri de critiques pendant les Jeux, les athlètes olympiques étant libres de s'exprimer pendant leur séjour à Pékin.
Divers boycotts dans l'histoire
Le boycott aurait pu être pire en pénalisant les athlètes, et donc, l'intérêt des compétitions sportives, comme les Coupe du Monde de football. L'histoire des Jeux est remplie d'exemples. En 1936, une petite poignée d'Etats et d'athlètes ont refusé de se rendre à Berlin, tombé aux mains des nazis quelques années plus tôt. En 1956, à Melbourne, une dizaine de pays dont la Chine, l'Irak ou encore l'Espagne et les Pays-Bas opèrent un boycott pour des raisons géopolitiques différentes.
Les Etats-Unis ont déjà procédé ainsi lors des Jeux de Moscou en 1980, avec une soixantaine de pays participants (mais pas la France). La réplique ne s'était pas fait attendre : quatre ans plus tard, lors des Jeux de Los Angeles, l'URSS et ses alliés, une quinzaine d'Etats, rataient volontairement les épreuves.
Rares sont les Jeux qui n'ont subi aucune action politique. La plupart sont de nature idéologique, comme celle des nations musulmanes restées chez elle pour protester contre la présence d'athlètes israéliens, ou encore l'absence de la Corée du Nord aux JO de Séoul en 1988.
Il y a parfois des échecs. En 2008, le gouvernement de Géorgie avait appelé à boycotter les JO d'hiver de Sotchi, en Russie, afin de dénoncer la participation de la Russie dans la Deuxième Guerre d'Ossétie du Sud. Personne ne suivra l'appel. Et la Géorgie elle-même participera finalement aux épreuves.
