Durant plus d'un an, les habitants de Taïwan ont été pratiquement les seuls au monde à mener une vie normale. Il y a encore quelques semaines, les terrasses des bars étaient pleines à craquer dans le centre de Taipei, comme les restaurants et les salles de spectacle. Jusqu'à la découverte, début mai, de clusters de Covid-19 dans la capitale : l'un, fin avril, à l'hôtel Novotel de l'aéroport international - où tout a commencé -, l'autre, à la mi-mai, dans le quartier des bars à hôtesses du district de Wanhua. Le quotidien des habitants a alors basculé, suivant un mouvement inverse à celui de l'Occident. Les rues sont désormais désertes, les écoles, bars et salles de sport fermés, et la vente à emporter est obligatoire pour les restaurants.

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Si le nombre de contaminations quotidiennes (entre 300 et 600) reste très inférieur aux niveaux américain ou français, sa hausse soudaine, après des mois de calme plat, a créé une onde de choc. Alors qu'il culminait à 1 129 cas positifs et 12 morts fin avril, le bilan a bondi à 8511 infections et 124 décès un mois plus tard. "On n'a jamais connu ici, donc forcément les gens paniquent un peu", confie Dai-Yun, travailleuse indépendante trentenaire, qui, comme beaucoup, s'est précipitée au supermarché pour se constituer des stocks. "Cela m'inquiète d'autant plus que nous ne sommes pas du tout immunisés contre le Covid-19", renchérit Mme Luo, une retraitée. Au 31 mai, moins de 1,8 % de la population avait reçu au moins une dose de vaccin.

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Campagnes de désinformation

Longtemps montrée en exemple, la stratégie de Taïwan (contrôle à l'aéroport, quarantaine, traçage des cas positifs) a été mise à rude épreuve par l'irruption - via un pilote - du variant britannique, beaucoup plus contagieux. "Nous n'étions pas suffisamment préparés. Et les autorités n'ont sans doute pas compris assez tôt qu'il fallait contrôler la pandémie par la vaccination", résume Ruby Huang, professeur à l'université nationale de Taïwan. La capacité de test PCR - officiellement de 24 000 personnes par jour - est saturée. Surtout, le gouvernement manque cruellement de vaccins - il avait reçu fin mai moins de 900 000 doses, pour une population de 23,6 millions d'habitants.

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Comme d'autres Etats d'Asie de l'Est, l'ex-Formose est victime de son succès initial dans la lutte contre la pandémie. Mais l'offensive de la Chine - qui revendique l'île comme partie intégrante de son territoire - a largement compliqué la donne. "Pékin, qui a été irrité par la façon dont Taïwan a été érigé en modèle, cherche à déstabiliser le gouvernement actuel", résume Chunhuei Chi, professeur en santé internationale à l'université d'Etat de l'Oregon (Etats-Unis). Pour cela, l'empire du Milieu propose régulièrement de lui fournir des vaccins. Mais, selon la réglementation en vigueur, les autorités locales ne peuvent pas importer ce type de produits biologiques sensibles de Chine.

Le géant asiatique profite de ce refus pour actionner sa machine de propagande, relayée à tour de bras sur l'île par le Kuomintang (KMT), le parti d'opposition, favorable à un rapprochement avec le continent, contrairement au Parti démocrate progressiste au pouvoir. Des figures du KMT ne cessent de critiquer la "passivité" du gouvernement, qui préfère, selon elles, désigner la Chine plutôt que le coronavirus comme "ennemi", à l'heure où "des vies sont en jeu". A cela s'ajoutent les campagnes de désinformation lancées par Pékin sur les réseaux sociaux. "Le but de ces attaques est de semer la panique. Certaines fausses informations exagèrent l'importance de l'épidémie à Taïwan", explique le chercheur Puma Shen, directeur de l'organisation Doublethink Lab, spécialisée dans la surveillance des fake news. Un faux compte du journal Liberty Times prétendait ainsi que les crématoriums de Taipei brûlaient des corps en "masse".

Les alliés mis sous pression

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"Tout cela crée de l'anxiété, exploitée par la Chine pour faire avancer son agenda politique, renchérit Kolas Yotaka, porte-parole de la présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen. En plus de cela, nos alliés diplomatiques sont mis sous pression pour nous abandonner en échange de vaccins chinois." C'est le cas du Guatemala et du Honduras, en Amérique latine, 2 des 15 derniers pays à reconnaître officiellement Taïwan.

Toujours prompte à isoler l'île, le régime communiste fait tout pour la maintenir en dehors de l'Organisation mondiale de la santé. Tsai Ing-wen a accusé Pékin d'être intervenu pour faire capoter un contrat avec l'entreprise allemande BioNTech portant sur 5 millions de doses de vaccin. Taipei mise désormais sur la fabrication de ses propres produits, censée démarrer cet été. Et espère que ses partenaires, Etats-Unis en tête, lui en fourniront. Nul doute que le gouvernement brandira un argument de poids : la stabilité de l'industrie locale des semi-conducteurs, cruciale pour le reste de la planète.