En découvrant la photo à la Une des médias, ce samedi 13 juin, les amis de Karm Gilespie sont abasourdis. C'est bien lui, l'ancien acteur australien, disparu en 2013 après avoir embarqué dans un avion pour la Thaïlande. Ils avaient cherché sa trace partout avant de se résoudre à l'idée qu'il avait disparu pour refaire sa vie. Ils découvrent à présent qu'il a croupi pendant sept longues années dans une geôle chinoise pour trafic de drogue. Mercredi 10 juin, sa condamnation à la peine de mort a été annoncée officiellement par la Chine. Ses proches se mobilisent désormais pour tenter de le sauver. Mais la mission s'annonce difficile.
Les relations sino-australiennes n'ont jamais été aussi mauvaises et, selon plusieurs experts, le fait que la sentence soit prononcée dans la période actuelle ne relève pas du hasard. "La Chine a recours à toute une série de mesures de rétorsion pour punir l'Australie. Dans ce cas précis, elle utilise son système judiciaire comme une arme politique", estime Michael Shoebridge, responsable des questions de défense à l'Institut australien de politique stratégique.
Chewing-gum australien
Le pays, dirigé par le Premier ministre conservateur, Scott Morrison, est coupable, aux yeux des autorités chinoises, d'avoir pris l'initiative de demander l'ouverture d'une enquête indépendante afin de faire la lumière sur l'origine de la pandémie de Covid-19. "Cette démarche a provoqué beaucoup de colère à Pékin. L'Australie a été perçue comme une marionnette des Américains attaquant la Chine", analyse le géopolitologue Alan Dupont, basé à Sydney.
LIRE AUSSI >> Tout comprendre à l'enquête sur la réponse internationale à la pandémie de Covid-19
Sur le réseau social Weibo - le Twitter chinois -, dans les médias d'Etat et jusque dans les communiqués de l'ambassade chinoise à Canberra, l'Australie a été vilipendée, qualifiée tour à tour de "kangourou géant qui sert de chien aux Etats-Unis", de "chewing-gum collé sous la semelle des chaussures chinoises" ou encore de "perroquet des Américains". L'île-continent qui, selon des spécialistes australiens, poursuit surtout son propre agenda a eu beau répéter qu'elle avait agi pour éviter d'autres désastres sanitaires, rien n'y a fait.
Représailles économiques
Aux noms d'oiseaux sont venues s'ajouter des mesures de représailles économiques ne disant pas leur nom, mais lourdes de conséquences. Ainsi, le 12 mai, sous le couvert d'infractions "techniques" mineures, l'empire du Milieu a restreint ses importations de boeuf australien. Le 18 mai, pour lutter contre le dumping australien, il a imposé des droits de douane de 80,5% sur l'orge de ce pays. En juin, évoquant des incidents à caractère "raciste", il a déconseillé à ses touristes, puis à ses étudiants, de se rendre aux antipodes.
A Canberra, si l'on se rassure en notant que le principal secteur d'exportation - le secteur minier - n'a, pour l'instant, pas été touché, le pays n'a pu que constater la vulnérabilité de son économie face à Pékin, son premier partenaire commercial (qui absorbe environ un tiers de ses exportations). Préoccupés par la dégradation des relations, certains ont appelé à baisser d'un ton. "Quoi qu'il arrive, le monde allait lancer une enquête sur le Covid-19, a rappelé le député travailliste Joel Fitzgibbon, le 22 mai. Courir devant la meute... En quoi cela a-t-il aidé l'Australie ?" Dans les cercles dirigeants, on s'inquiète de voir Pékin utiliser "l'arme" des sanctions. Et l'on s'interroge sur la meilleure stratégie à adopter face aux colères, de plus en plus fréquentes, du puissant voisin asiatique.
LIRE AUSSI >> "La Chine veut reconstruire son image en jugulant le rebond de l'épidémie à Pékin"
Car ce n'est pas la première fois que les rapports diplomatiques entre les deux pays entrent dans une zone de turbulence. Ils se sont sensiblement dégradés depuis qu'en décembre 2017 Canberra a annoncé son intention de lutter contre les ingérences étrangères. A l'époque, des milliardaires chinois entretenant des liens opaques avec le régime communiste donnaient en toute légalité des millions de dollars aux principaux partis du pays. Les autorités, craignant que Pékin n'utilise les failles de la loi pour coopter des élus australiens, ont décidé de durcir l'arsenal législatif du pays. Si le nom de la Chine n'a jamais été officiellement mentionné, le régime a crié à la "paranoïa antichinoise" et gelé ses visites d'officiels de haut rang. Quelques mois plus tard, la décision de l'exécutif australien d'exclure l'équipementier Huawei de son marché de la 5G a provoqué une nouvelle exacerbation des tensions.
Nouvelle guerre froide
Mais jamais Pékin n'avait répliqué avec autant de virulence qu'en cet automne 2020. Face à cette offensive tous azimuts, le Premier ministre a d'abord cherché à tempérer, avant de durcir le ton. "Nous sommes une nation ouverte au commerce (...), mais je ne monnaierai jamais nos valeurs en réponses aux pressions, d'où qu'elles viennent", a-t-il martelé, le 11 juin. Parallèlement, les autorités ont appelé les grands acteurs économiques à diversifier leurs marchés d'exportation pour réduire la dépendance du pays à l'égard de la Chine. Elles ont par ailleurs continué à se rapprocher de puissances partageant "les mêmes valeurs", comme l'Inde, avec laquelle l'Australie a signé de nouveaux accords de défense, le 4 juin.
A plus long terme et malgré le contexte de "nouvelle guerre froide" entre Pékin et Washington, Canberra espère réussir à préserver sa relation commerciale avec la Chine, tout en maintenant son alliance stratégique avec son autre grand partenaire, les Etats-Unis. Un exercice d'équilibriste complexe, entre les coups de boutoir des diplomates chinois et l'Amérique de Donald Trump, qui n'est plus l'allié fidèle sur lequel le pays avait toujours su compter.
