S'estimant menacés par les Etats-Unis, l'ours russe et le panda chinois ont montré les griffes dans un froid polaire lors de l'ouverture des JO d'hi- ver de Pékin. En l'absence de Joe Biden et de plusieurs chefs d'Etat occidentaux pour cause de boycott diplomatique, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont fait front commun pour dénoncer la domination mondiale américaine et protéger leurs systèmes autoritaires. Tout sourire et sans masque, les présidents chinois et russe - de vieux "amis" qui se sont rencontrés une trentaine de fois - ont cosigné une déclaration dénonçant le rôle "déstabilisateur" de l'Amérique et de ses alliances militaires, en Europe de l'Est, via l'Otan, et en Asie-Pacifique, à travers Aukus (incluant l'Australie et la Grande-Bretagne).
Les deux leaders à poigne, qui proclament un partenariat "sans limites", s'épaulent sur les sujets sensibles. En pleine crise ukrainienne, ils s'opposent "à tout élargissement futur de l'Otan". Et la Russie souscrit à l'idée que Taïwan est une partie "inaliénable" de la Chine. Après la rupture des relations sino-russes en 1961, sous Mao et Khrouchtchev, et un grave conflit territorial, un lent dégel a commencé dans la seconde moitié des années 1980. Le rapprochement s'est accéléré après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et les sanctions occidentales qui s'ensuivirent. La dégradation des relations avec les Etats-Unis en est, depuis, le moteur. "La Chine et la Russie partagent le même rejet de l'hégémonie globale américaine, des institutions internationales dominées par les Etats-Unis et de l'affirmation selon laquelle le stade ultime de développement est la démocratie libérale à l'occidentale", résume Alexander Korolev, professeur à l'université de Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney, et spécialiste de sécurité internationale.

Le président russe Vladimir Poutine s'entretient en visioconférence avec son homologue chinois Xi Jinping, dans sa résidence de Novo-Ogariovo près de Moscou le 15 décembre 2021
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Sujet d'inquiétude pour Washington, ce rapprochement s'est traduit par une coopération militaire poussée. "Des unités russes et chinoises participent aujourd'hui aux principaux exercices stratégiques de l'autre pays, et des navires et des avions effectuent des patrouilles communes", note J. D. Williams, analyste à la Rand Corporation, un centre de réflexion proche du Pentagone. "Ces exercices conjoints ont augmenté en nombre, en taille et en complexité ces dernières années." Au mois d'août dernier, plus de 10 000 soldats russes et chinois ont ainsi été associés aux mêmes entrainements dans le nord-ouest de la Chine, incluant, côté chinois, 200 blindés, 90 pièces d'artillerie et une centaine d'avions et hélicoptères. Les deux armées ont par ailleurs développé un exercice sophistiqué d'alerte en cas d'attaque par des missiles américains.
"Dans ce type d'entrainement, des centres de commandement communs sont mis en place", précise Alexander Korolev. En outre, les exercices ne se de?roulent plus seulement sur le territoire russe ou chinois, mais aussi en Méditerranée, en mer de Chine du Sud ou au large du Japon. Les deux voisins n'ont toutefois pas créé une alliance formelle, se contentant d'une coopération. "En théorie, il est tout à fait possible d'imaginer une alliance militaire entre la Russie et la Chine", a néanmoins lâché le chef du Kremlin en 2020. Un tel scénario serait un cauchemar pour les Etats-Unis.
Ce pays "risquerait particulièrement d'être débordé si ses forces armées étaient obligées de combattre sur deux fronts ou plus simultanément", alertait un rapport du Congrès américain, fin 2018. Moscou et Pékin, qui ne sont pas complètement alignés sur le plan géopolitique, "souhaitent cependant conserver autonomie stratégique et flexibilite?", précise Alexander Gabuev, chercheur au centre Carnegie de Moscou . La Chine n'a pas reconnu l'annexion de la Crimée par la Russie, qui ne soutient pas les revendications territoriales du régime communiste en mer de Chine méridionale. Et nombre d'experts doutent d'un soutien militaire mutuel en cas de guerre en Ukraine ou autour de Taïwan.
Pour l'heure, la crise ukrainienne fait plutôt les affaires de Xi Jinping, en détournant l'attention de Washington. "En cas de crise sécuritaire majeure à l'est de l'Europe, l'administration Biden serait complètement focalisée dessus, estime même Alexander Gabuev. Cela réduirait le temps qu'elle pourrait consacrer aux actions de la Chine en Asie-Pacifique et rendrait la Russie encore plus dépendante économiquement de l'empire du Milieu." Mais la Chine n'a pas non plus intérêt à une guerre qui fragiliserait l'économie mondiale, font valoir d'autres experts.
Renforçant leur partenariat, Poutine et Xi ont conclu à Pékin de nouveaux accords pour augmenter l'approvisionnement en hydrocarbures russes. Dès 2014, le virage russe vers la Chine s'était concrétisé par un gigantesque contrat de livraison de gaz (400 milliards de dollars). Après l'inauguration en 2019 d'un premier gazoduc reliant la Sibérie orientale à la Chine, baptise? Power of Siberia, la construction d'un second pipeline est en négociation, à l'heure où Washington menace Moscou de nouvelles sanctions.
Sous des allures idylliques, le couple sino-russe cache de potentiels points de tension, en raison d'une relation de plus en plus déséquilibrée (le PIB chinois pèse plus de 10 fois celui de la Russie). "Si la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie, cette dernière est le 14e partenaire de la Chine en 2020, loin derrière les Etats- Unis et le Japon. Et quand la Russie expédie principalement des hydrocarbures, la Chine lui vend des équipements et des machines à forte valeur ajoutée. Malgré tout, le duo devrait continuer à se renforcer, tant sa confrontation musclée avec les Etats-Unis semble partie pour durer.
