Les navettes électriques filent à toute allure sur le quatrième périphérique de Pékin, le long de files réservées, frappées des cinq anneaux. Entre l'aéroport et les trois sites olympiques, rien ne doit arrêter les convois escortés par des voitures de police. Signe du climat d'hypervigilance sanitaire, le maire de Pékin a appelé les habitants à "ne pas s'approcher des bus, même en cas d'accident".
Si le gouvernement chinois redoute que la venue de milliers d'athlètes, de personnels encadrant et de journalistes n'entraîne une reprise locale de l'épidémie, il n'est pas le seul à être sous pression. Les sportifs vont vivre avec l'angoisse permanente d'attraper le Covid pendant la compétition (du 4 au 20 février). La délégation française a essayé d'anticiper le problème. "Aux JO de Tokyo, nous n'avions mis en place qu'une cellule de soutien psychologique par téléphone, mais là, nous avons deux psychologues sur place, parce que certains pourraient craquer, explique le Dr Philippe Le Van, médecin en chef du Comité national olympique et sportif français, depuis Pékin. Quand vous vous préparez pendant quatre ans et que vous êtes éliminés, non pas à cause de votre performance, mais d'un virus, c'est dur."

Des membres de l'équipe olympique japonaise arrivent au village olympique à Pékin, le 30 janvier 2022
© / afp.com/Mark Schiefelbein
Les cas positifs à l'isolement pendant 10 jours
Malgré les dépistages obligatoires avant le départ et la vaccination, le Comité international olympique (CIO) avait recensé, fin janvier, plus d'une centaine de personnes testées positives à leur arrivée dans la bulle sanitaire - une zone entièrement coupée du reste du pays, entourée de larges barrières, parfois surmontées de barbelés. Parmi eux, quelques athlètes, dont le champion olympique norvégien de skiathlon, Simen Hegstad Krueger, qui ne pourra défendre son titre.
Craignant une hémorragie au sein des participants, le CIO a fait pression sur Pékin afin d'abaisser la sensibilité des tests, ramenant le seuil de présence virale déclenchant un résultat positif à un niveau plus proche des standards européens. Résultat, les personnes se remettant juste du coronavirus sont désormais moins susceptibles d'être testées positives.
Chaque jour avant 18 heures, les athlètes et leurs accompagnants devront toutefois se faire dépister par des individus en tenue de cosmonaute. Les cas positifs seront placés à l'isolement durant dix jours et ne pourront revenir dans la bulle qu'après avoir montré un test négatif trois jours de suite. Autant dire que la compétition sera terminée pour eux... Mais les cas contacts pourraient aussi rater des épreuves : il leur faudra rester dans leur chambre une semaine, puis afficher plusieurs tests négatifs à vingt-quatre heures d'intervalle pour en sortir.

Vue aérienne du "Ruban de glace", la piste dédiée aux épreuves de patinage de vitesse des Jeux de Pékin, le 20 janvier 2022
© / afp.com/Leo RAMIREZ
Mesures sanitaires extrêmes
La Chine adopte des mesures encore plus strictes qu'à Tokyo, "car elle considère que sa stratégie zéro-Covid est plus efficace que l'approche adoptée par les nations occidentales", a crânement déclaré le porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian. Sous la menace d'Omicron, le régime communiste va tenter de prouver la supériorité de sa méthode radicale, qu'il est le dernier au monde à appliquer, quelles qu'en soient les conséquences économiques et sociales - au moindre cas positif, des villes ou des quartiers entiers sont confinés.
Jugeant les mesures sanitaires extrêmes, l'ambassade américaine à Pékin a demandé à Washington d'autoriser des diplomates et leur famille à quitter la Chine. La provocation de trop, aux yeux des autorités chinoises, qui ont exhorté Washington à "cesser de perturber" leurs Jeux. Le régime communiste est ulcéré par le boycott diplomatique annoncé par les Etats-Unis et plusieurs de leurs alliés (comme l'Australie, le Canada, le Danemark, la Grande-Bretagne, le Japon et les Pays-Bas) pour protester contre les violations des droits de l'homme dans ce pays.
De peur que l'événement se transformer en tribune, les autorités chinoises ont mis en garde les athlètes qui oseraient critiquer le régime : toute atteinte aux lois chinoises sera punie. Ceux qui seraient tentés de porter des tee-shirts demandant où est passée la joueuse de tennis Peng Shuai - elle avait disparu après avoir accusé un haut dirigeant chinois d'agression sexuelle - sont prévenus. A cet égard, l'absence de public est une aubaine pour le régime : pas d'incident possible dans les gradins.
Méfiance concernant l'application des Jeux
Certes, les dénonciations de la répression des Ouïgours dans le Xinjiang, qui devraient déferler depuis l'étranger, ne risquent pas d'améliorer l'image de la Chine. "Mais, même si le régime fait tout pour dissuader l'Occident d'utiliser les droits de l'homme pour saper l'événement, il est habitué à devoir se défendre sur ce sujet depuis les JO de Pékin de 2008. Et surtout, la Chine a désormais plus d'influence et peut s'en servir contre les organisations et les pays qui la défieraient", estime Zhao Tong, chercheur au Centre Carnegie-Tsinghua, à Pékin.
Certains n'en soupçonnent pas moins le pays organisateur de vouloir espionner les participants. Tous doivent télécharger sur leur téléphone l'application MY2022 - servant notamment au suivi sanitaire de l'événement - qui, selon les chercheurs du cabinet canadien Citizen Lab, comporte des failles de sécurité. Plusieurs pays ont recommandé à leurs délégations de ne pas emporter leurs moyens de communication personnels. "Des recommandations sur nos données personnelles ont en effet été faites, souligne Philippe Le Van. On échange entre nous via des téléphones loués pour l'occasion, pour préserver les données sensibles."

Le président russe Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping lors d'une rencontre en Russie le 5 juin 2019
© / Maxim SHIPENKOV / AFP
La Chine, qui a promis de faire "payer le prix" aux pays qui l'ont boycottée, pourra en revanche compter sur la présence d'une vingtaine de chefs d'Etat, pour la plupart autoritaires, avec, en guest star, le leader russe Vladimir Poutine, dont Xi Jinping s'est rapproché ces dernières années, mais aussi l'Egyptien Abdel Fattah Al-Sissi ou le Saoudien Mohammed ben Salmane. Ce sera pour le président chinois l'occasion d'un premier face-à-face avec des dirigeants étrangers depuis deux ans ! Et le moyen de prouver à sa population que la Chine n'est pas isolée sur la scène internationale.
