Le temps d'une salve d'applaudissements, il y a cru. Ce 25 septembre 2018, à la tribune des Nations unies, Emmanuel Macron vient de haranguer les chefs d'Etat pendant quarante minutes, vantant une "troisième voie possible" sur la scène internationale, "plus difficile, plus exigeante". Le président français passe quelques heures seulement après son homologue américain de l'époque, Donald Trump, dont le discours agressif n'a provoqué que sarcasmes et incompréhensions dans l'assemblée.
Ce jour-là, la France propose une alternative aux menaces américaines et à la montée en puissance chinoise. L'ovation est à la hauteur de la promesse. Trois ans plus tard, l'affaire des sous-marins australiens a enterré pour de bon l'élan de Paris, désormais bien seule sur sa "troisième voie"...
Un climat de défiance entre Paris et le reste du monde
En ce mois de septembre 2021, la France se retrouve lâchée par l'Australie, avec qui elle avait passé le "contrat du siècle" pour 12 sous-marins conventionnels, trahie par le Royaume-Uni et les Etats-Unis, qui ont négocié un nouveau partenariat dans son dos, et soutenue du bout des lèvres par ses plus proches alliés européens.
Comme au temps où, en 1966, le général de Gaulle avait, de manière fort peu diplomatique, quitté le commandement intégré de l'Otan, un climat d'incompréhension et de défiance s'est installé entre la France et ses meilleurs alliés anglo-saxons. Et, une fois de plus, Paris se trouve sur la défensive.
"La France ne s'est pas rendu compte qu'elle n'était plus une puissance mondiale et devait se reposer sur l'Union européenne, souligne David O'Sullivan, ancien secrétaire général de la Commission européenne. Dans cette affaire, les Etats-Unis ont considéré qu'ils pouvaient tenir les Français à l'écart." Certes, la France pèse encore dans le concert des nations grâce à sa force de dissuasion, son siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, sa diplomatie, son industrie de défense ou encore sa capacité de projection militaire au Sahel. Mais il faut se rendre à l'évidence : son leadership n'est plus vraiment à la hauteur de ce que l'Elysée voudrait croire.
Affaire française ou humiliation européenne ?
D'ailleurs, à l'humiliation infligée à Paris s'est ajoutée une longue solitude durant cinq jours. Alors que la France entre dans une colère noire et rappelle ses ambassadeurs de Washington et Canberra, les Européens s'enfoncent dans un silence assourdissant. "Certains Etats membres considèrent qu'il s'agit d'une simple affaire commerciale française", poursuit David O'Sullivan. Finalement, à la veille de l'ouverture de l'assemblée générale de l'ONU, le 20 septembre, les responsables européens montent à la tribune pour dénoncer "le traitement inacceptable" de la France et "demander des comptes" aux alliés, y compris américains. "Nous avons tenté d'expliquer qu'il s'agissait d'un problème européen, et non d'une simple déception française liée à une perte de contrat, raconte Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, à L'Express. Au-delà de ce cas concret, il s'agit d'un signe supplémentaire que les Etats-Unis s'éloignent des Européens."
Dans la nouvelle guerre froide entre la Chine et les Etats-Unis, l'Europe cherche sa place. Après avoir désigné Pékin comme "un adversaire systémique", la Commission européenne a conclu, sous l'impulsion française, un accord commercial avec lui en décembre dernier, moins de deux mois après l'élection de Joe Biden... "Les Etats-Unis ont très mal pris cette signature alors que leur nouvelle administration s'apprêtait à se mettre en place, souligne Philippe Le Corre, chercheur associé au Carnegie Endowment for International Peace. Depuis, le gouvernement Biden cherche à renforcer ses 'vraies alliances', notamment militaires, avec les autres 'Five Eyes', Australie, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande et Canada. Dans la classification américaine actuelle, la France et l'Allemagne constituent des alliés secondaires."
Bien que cet accord commercial avec la Chine n'ait toujours pas été ratifié par le Parlement européen - et qu'il ne le sera sans doute jamais -, la Maison-Blanche a décidé de faire payer le Vieux Continent. "A l'origine, l'affaire des sous-marins est clairement française, mais les Etats-Unis ont dévoilé cette nouvelle alliance dans l'Indopacifique la veille de l'annonce de la stratégie européenne dans la zone, rappelle Ricardo Borges de Castro, directeur adjoint de l'European Policy Centre. Les Américains donnent l'impression que l'Europe n'a aucune importance, et braquent ainsi les projecteurs sur ses faiblesses, mais aussi sur ses ambiguïtés vis-à-vis de la Chine."
Dans ce contexte, la nécessité pour les Européens de "prendre en main leur propre destin", selon les mots d'Angela Merkel en 2017, devient quasi existentielle. Dans le sabir bruxellois, on parle plutôt d'acquérir une "autonomie stratégique" - c'est-à-dire de se doter des moyens d'assurer sa défense sans l'aide de l'Oncle Sam. Adoptée par Bruxelles en 2016, cette ambition s'est progressivement élargie à d'autres domaines, tels que les politiques énergétique et numérique. Bref, un concept fourre-tout qui, d'un bout à l'autre de l'Europe, n'est pas toujours bien compris. "Personne n'arrive vraiment à la définir, opine Paul Maurice, chercheur au Comité d'études des relations franco-allemandes. Et lorsque la France, en 2017, en a fait sa grande ambition, certains Etats membres se sont demandé s'il ne s'agissait pas, avant tout, d'un projet hexagonal..."
"Armée européenne", la provocation d'Emmanuel Macron
L'année suivante, le doute se transforme en inquiétude. "Pour titiller Donald Trump, lors des célébrations du centenaire de l'armistice de 1918, le président français a évoqué l'idée d'armée européenne, raconte François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique. En Europe centrale, la phrase a aussitôt été interprétée comme une volonté française de chasser les Américains du Vieux Continent." Inacceptable pour la plupart des Etats membres, qui dépendent de Washington pour assurer leur défense. "Dans l'Est, tous posent la même question, pointe Ricardo Borges de Castro : qui les défendra s'ils sont attaqués [par la Russie] ?"
À Paris, il n'a jamais été question de se substituer aux Américains ni de marginaliser l'Otan - même lorsque Emmanuel Macron l'a diagnostiqué en état de "mort cérébrale" fin 2019. La "troisième voie" prônée par la France consiste plutôt à se donner les moyens de se défendre, voire de se projeter dans des pays tiers, comme au Sahel. "Affirmer que l'Europe doit renforcer ses capacités de coordination et d'intervention ne constitue pas une attaque contre l'Otan, décrypte Sylvie Bermann, ex-ambassadrice française à Moscou et à Pékin. D'ailleurs, les Américains, qui n'adhéraient pas jusqu'à présent à cette idée d'autonomie stratégique, viennent d'infléchir leur position." Dans son communiqué de "réconciliation" avec ses alliés européens, le 22 septembre, Joe Biden estime ainsi "nécessaire que la défense européenne soit plus forte et plus performante [...] en complétant le rôle de l'Otan". "C'est la première fois que Washington tient ces propos, insiste la diplomate. Ce n'est pas rien."
Au fond, les Européens devraient peut-être moins manier les concepts et agir davantage. "Lorsque nous parlons de défense européenne aux pays Baltes, ils nous opposent une fin de non-recevoir ; cependant, ils envoient des troupes au Sahel pour se battre à nos côtés, commente Clément Beaune. Ce paradoxe doit nous éclairer sur la marche à suivre. Plutôt que de nous diviser sur ces concepts d'autonomie stratégique et de défense européenne, effectuons des avancées concrètes, et voyons ensuite quel nom on leur donne."
Peinant à rallier leurs partenaires européens, à l'exception, peut-être, de l'Italie, de la Grèce et de l'Espagne, les Français savent une chose : ils n'iront pas loin sans les Allemands. Tout dépendra bien sûr du futur chancelier, mais surtout de leur volonté collective à assumer leur rôle. "Berlin a pris conscience qu'il ne peut se détourner des enjeux de défense", veut-on croire au Quai d'Orsay. "L'Allemagne ne doit plus rester dans l'ombre comme elle l'a fait durant dix ans", estime pour sa part Hatim Shehata, chercheur à l'Institut allemand de politique étrangère (DGAP).
L'Europe à la recherche de sa Boussole stratégique
Pour bâtir un projet de défense commun, Paris et ses partenaires européens pourront bientôt compter sur une Boussole stratégique, un instrument juridique visant à mettre leurs ressources en commun et mieux appréhender les menaces de demain. Une ébauche de ce plan sera dévoilée en novembre, avant qu'il ne soit adopté en février 2022 durant la présidence française de l'UE. "Ce projet va aider les Vingt-Sept à réfléchir à leur liberté et à leur capacité d'agir en commun, estime Ricardo Borges de Castro. Il est question de partage non seulement militaire, mais surtout technologique, économique et industriel."
Un travail de longue haleine, avec 2030 pour horizon. "Les Européens font les choses dans le bon ordre, pointe Tara Varma, directrice du bureau de Paris de l'European Council on Foreign Relations. Ils évaluent d'abord leurs besoins, puis ils décident de la meilleure façon de coopérer. Avant d'atteindre cette autonomie, il faudra continuer de travailler de près avec les Etats-Unis."
Jusqu'à ce qu'un jour, peut-être, Washington et ses alliés anglo-saxons ne puissent plus paraphraser Staline et demander, comme le faisait "le petit père des peuples" à propos du Vatican : "L'Europe, combien de divisions ?"
