Un an après le débat autour de l'hydroxychloroquine, comme un air de déjà-vu. En dépit des mises en garde des autorités sanitaires américaines, l'utilisation de l'ivermectine comme traitement contre le Covid-19 explose aux Etats-Unis. Ce médicament antiparasitaire - très utilisé par les vétérinaires comme vermifuge pour bovins et chevaux, mais aussi chez l'homme contre la gale - a ainsi vu son nombre de prescriptions hebdomadaires passer de 3600 en moyenne avant la pandémie, à plus de 88 000 à la mi-août, d'après les chiffres des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC).

"L'utilisation a particulièrement augmenté dans les Etats connaissant une forte croissance des cas de Covid-19. Certains patients en réclament à leur médecin tandis que d'autres vont jusqu'à l'acheter sans ordonnance dans des magasins pour animaux", pointe Preeti Malani, responsable du département de santé à l'Université du Michigan. Problème, sous sa forme destinée au bétail, le médicament concentre des doses 10 à 15 fois supérieures à celles recommandées pour un être humain.

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Résultat, le nombre d'intoxications liées à cette substance est lui aussi monté en flèche ces derniers mois. Selon l'Association américaine des centres anti-poison, 1143 cas d'effets indésirables après une exposition à l'ivermectine lui ont été signalés depuis le début de l'année, soit une augmentation de 163% par rapport à la même période de l'an dernier. Fin août, le département de santé du Mississippi a aussi indiqué que 70% des appels passés au centre anti-poison de l'Etat étaient liés à l'ingestion d'ivermectine dévolue aux animaux.

"Vous n'êtes pas une vache"

Dans ce contexte, les autorités sanitaires ont commencé à tirer la sonnette d'alarme. "Vous n'êtes pas un cheval. Vous n'êtes pas une vache. Sérieusement, arrêtez tous", a mis en garde sur Twitter l'agence du médicament américaine, la FDA, le 21 août.

"Les niveaux d'ivermectine pour les utilisations humaines approuvées peuvent aussi interagir avec d'autres médicaments, comme les anticoagulants. Vous pouvez également surdoser l'ivermectine, ce qui peut provoquer des nausées, des vomissements, de la diarrhée, de l'hypotension, des réactions allergiques, des étourdissements, de l'ataxie, des convulsions, le coma et même la mort", a ajouté l'agence dans un communiqué, rappelant qu'elle n'avait "pas autorisé ou approuvé l'ivermectine pour le traitement ou la prévention du Covid-19 chez les humains ou les animaux".

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Ce qui n'empêche pas certaines célébrités de continuer à en faire la promotion. Le podcasteur vaccino-sceptique Joe Rogan, aux 13 millions d'abonnés sur Instagram, a notamment déclaré début septembre avoir utilisé le médicament pour soigner sa maladie contractée quelques jours plus tôt. Vendredi, le complotiste Alex Jones, lui a apporté son soutien en ingérant une pilule d'ivermectine en direct lors de son émission InfoWars, traitant au passage le fondateur de Microsoft Bill Gates, et l'immunologue Anthony Fauci de "monstres" et de "meurtriers".

De façon un peu moins péremptoire, des animateurs vedettes de la chaîne conservatrice Fox News comme Laura Ingraham, Tucker Carlson ou Sean Hannity ont aussi présenté chacun dans leurs émissions respectives l'ivermectine comme un "traitement" contre le Covid-19. Même chose pour certains politiques, comme les sénateurs républicains Rand Paul (Kentucky) ou Ron Johnson (Wisconsin). En juin, ce dernier a même été suspendu temporairement de YouTube après avoir mis en ligne une vidéo faisant la promotion de l'ivermectine et de l'hydroxychloroquine.

"Attitude hostile à la science"

À ce jour, l'efficacité de l'ivermectine pour soigner le Covid-19, ou prévenir une infection, n'a pourtant pas été prouvée scientifiquement. L'une des études les plus importantes sur le sujet, portant sur 1300 patients, a ainsi été interrompue début août parce que le médicament ne s'est pas avéré meilleur qu'un placebo pour prévenir les hospitalisations. Un mois plus tôt, une méta-analyse portant sur 14 autres études avait aussi conclu qu'il n'existait pas de preuves que l'ivermectine améliore l'état de santé des personnes infectées par le virus.

"L'intérêt de l'ivermectine dans la lutte contre le Covid-19 n'a jamais été démontré, en revanche nous savons que sa mauvaise utilisation peut être dangereuse. Donc l'utilisation de ce médicament n'a pas de sens", se désole Irwin Redlener, professeur à l'Université de Columbia et directeur du Pandemic Resource and Response Initiative. "Mais ce n'est pas la première fois que cela se produit. Nous avions été confrontés au même problème avec l'hydroxychloroquine, lorsque le président Trump l'avait présenté à tort comme un traitement contre le Covid-19. Son attitude hostile à la science a été reprise par de nombreux responsables politiques à des fins électoralistes."

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Face à l'ampleur du phénomène, plusieurs organisations de professionnels de santé sont montées au créneau ces derniers jours. "Nous demandons l'arrêt immédiat de la prescription, de la délivrance et de l'utilisation de l'ivermectine pour la prévention et le traitement du Covid-19 en dehors des essais cliniques. En outre, nous exhortons les médecins, pharmaciens et autres prescripteurs (...) à mettre en garde les patients contre l'utilisation de l'ivermectine", ont déclaré début septembre dans un communiqué commun l'Association médicale américaine (AMA), l'Association américaine des pharmaciens (APhA) et la Société américaine des pharmaciens du système de santé (ASHP).

De la même manière, un tribunal américain est revenu lundi sur sa décision de contraindre un hôpital de l'Ohio à administrer de l'ivermectine à l'un de ses malades, après une plainte déposée par son épouse. "Les communautés médicales et scientifiques ne soutiennent pas aujourd'hui l'usage de l'ivermectine comme un traitement du Covid-19", a notamment souligné le juge. "Les médecins sont soumis à une pression forte de certains patients qui veulent obtenir ce médicament, glisse Irwin Redlener. C'est un vrai problème." Qui, semble-t-il, n'est pas près de se régler.