La température ? "Délicieusement rafraîchissante !" Même en plein hiver, par 15°C ou 20°C, les présentateurs météo canadiens mettent un point d'honneur à encourager les sorties, à dédramatiser le froid et à célébrer l'hiver. "Cela fait partie de l'identité canadienne", souligne Kristi Allain, professeure associée en sociologie du Canada et chercheuse en culture physique et vie sociale à l'Université Saint-Thomas de Fredericton, au Nouveau-Brunswick.
Même chose pour les grands espaces. Du marketing de certaines grandes marques aux campagnes publicitaires des provinces, le Canada mise avant tout sur ses parcs naturels et les activités qui y sont attachées pour attirer des touristes : ski, canoë-kayak, excursions de pêche, observation des aurores boréales, conduite sur les lacs gelés... Avec, en filigrane, l'idée qu'il faut être en position de conquête, braver les éléments, bref, se dépasser, tout comme les vaillants pionniers l'avaient fait auparavant en s'installant sur le territoire.
Un engouement pour les activités physiques... à l'extérieur
Dans de nombreux autres pays, les habitants considèrent la nature comme un acquis, et, en Europe du Nord, l'hiver comme une saison à "subir" privilégiant ainsi le cocooning à l'exercice physique. Au Canada, l'esprit pionnier est assorti d'un engouement pour les activités physiques, de préférence à l'extérieur. "Cette philosophie générale véhicule également un mythe, celui d'une terre vierge, poursuit Kristi Allain. Or les terres que l'on a appelées plus tard le Canada étaient déjà habitées... par des Autochtones." Selon la sociologue, si cette vision du pays, passablement tronquée, est encore largement cultivée, ce serait, de façon inconsciente, pour effacer le passé colonial, encore et toujours... Et si, aujourd'hui, l'opinion publique ainsi que les autorités fédérales et provinciales portent un nouveau regard sur leurs relations avec les Autochtones, "le mythe du pionnier est si puissant - puisqu'il est devenu l'essence même de ce qu'est être Canadien - qu'il a du mal à évoluer", conclut-elle.
Reste que la majorité de la population vit dans le sud du pays, près de la frontière américaine (90% des Canadiens habitent à moins de 250 kilomètres des Etats-Unis) et loin, souvent très loin, des parcs nationaux. Ce qui amène Kristi Allain à poser une question : ces grands espaces naturels sont-ils accessibles à tous ? Les sports qui y sont pratiqués - ski ou randonnée - ne sont-ils pas réservés à la frange la plus aisée de la population, puisque l'équipement est coûteux et qu'il faut un moyen de locomotion pour s'y rendre ? "Au Nouveau-Brunswick, par exemple, le parc national Fundy est à plus de 150 kilomètres de Fredericton et les transports publics pour y accéder sont quasiment inexistants", relève-t-elle.
L'outdoor, synonyme de sport
Mais, au-delà des grands espaces, dans l'esprit des Canadiens, l'outdoor est aussi synonyme de sport. Et dans ce registre, l'élément fédérateur est le hockey sur glace. Si sa première apparition date du milieu des années 1800, lorsqu'un palet a remplacé le ballon - d'abord en Nouvelle-Ecosse, puis à Montréal -, le jeu s'est rapidement développé du fait qu'il s'adaptait parfaitement aux conditions climatiques du pays, mais aussi parce qu'il représentait une façon de se séparer, au moins culturellement, du Royaume-Uni (auquel le Canada est toujours officiellement rattaché).
La pratique, rugueuse, n'a en effet rien à voir avec le très britannique cricket, joué sur un gazon toujours impeccable, ou même le football... Le hockey sur glace, érigé en emblème national avec sa fameuse Team Canada (en particulier masculine...), rythme la saison d'hiver et, sans parler des équipes nationale et olympique, s'exerce partout en amateur, y compris sur des mini-patinoires improvisées sur les carrefours de petites villes, lorsqu'il gèle assez fort. Toutefois, le réchauffement climatique commence à limiter ces possibilités, tandis que les nouveaux venus font de plus en plus la part belle au football.
Une sensibilisation dès l'école
Mais si les Canadiens se revendiquent fans d'outdoor et amateurs de sport, font-ils vraiment autant d'activité physique qu'ils le prétendent ? Après tout, compte tenu des distances, nombreux sont ceux qui passent leur temps au volant de leur voiture, sans compter ceux qui se réfugient, l'hiver, dans les centres commerciaux où ils peuvent d'ailleurs se rendre grâce aux multiples souterrains qui, dans les grandes villes, à Toronto, Montréal ou Calgary, relient leur immeuble, le métro et leur bureau aux lieux pour "magasiner".
Si l'on en croit l'enquête 2018-2019 de Statistique Canada, seul un adulte sur deux (de 18 à 79 ans) atteint la recommandation récemment établie d'au moins 150 minutes d'activité physique, modérée à intense, par semaine - sachant que les plus jeunes sont, bien entendu, les plus concernés. Pourtant, le Conseil canadien de plein air (Outdoor Council of Canada) défend la vision "d'un futur où tout Canadien aura accès aux activités et à l'éducation en plein air" et dispense des formations dans ce but, notamment aux enseignants.
Dès l'école, les élèves sont embarqués dans des expéditions en pleine nature, ou tout simplement à l'extérieur, dans le but de favoriser leur développement psychologique et physique, ainsi que leur sens de la communauté, et de davantage les sensibiliser à l'environnement, été comme hiver ! Dans certaines provinces, les jeunes peuvent aussi suivre des programmes visant à mieux leur faire appréhender le lien que les Premières Nations entretiennent avec la nature.
Perdent-ils ces habitudes avec l'âge ? En tout cas, Santé Canada exhorte tous les citoyens à pratiquer l'exercice physique, y compris les personnes âgées. "Le gouvernement édicte ces préconisations dans un seul but : faire en sorte que les Canadiens vieillissent en bonne santé et fassent ainsi économiser des fonds aux services publics, soupire la sociologue Kristi Allain. En plus, ces politiques incitant à l'activité physique sont contradictoires avec ce qui se passe dans les communes. Ainsi il n'est pas rare de voir, faute d'argent, des trottoirs encombrés de congères l'hiver, ce qui peut occasionner des chutes, en particulier pour les personnes âgées, à qui l'on dit par ailleurs de faire attention à ne pas tomber !"
