A crise exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Loin du " socialisme " dénoncé par Donald Trump, le programme économique de Joe Biden est surtout pragmatique : l'Amérique ne pourra renouer avec la croissance que si elle investit dans un plan de relance sans précédent, estimé à 4 000 milliards de dollars. Autant que le PIB annuel de l'Allemagne !

"Joe Biden y va fort, estime Mark Zandi, chef économiste de l'agence Moody's, qui a chiffré les programmes des deux candidats. Il propose un ensemble très coûteux d'investissements et de dépenses, financé en partie par des hausses d'impôts et en partie par de la dette. En ce moment précis, avec un chômage élevé, une inflation faible et des taux d'intérêt au plus bas, cela a du sens."

775 milliards de dollars pour la santé

La démarche rappelle celle menée par d'autres présidents démocrates. "C'est ce qu'avait fait Bill Clinton à son arrivée au pouvoir, juste après la crise des années 1990, qui avait fait perdre l'élection à George Bush, se souvient Sylvie Matelly, économiste et directrice adjointe de l'Institut de relations internationales et stratégiques. Cela avait très bien fonctionné." C'est aussi la ligne suivie en 2008 par le tandem Obama-Biden à son arrivée à la Maison-Blanche : le plan de relance à 800 milliards de dollars avait recréé des emplois, sauvé l'industrie automobile américaine et permis au pays de sortir de la " grande récession " qui avait suivi la crise financière.

Douze ans après, la crise est sanitaire, mais les conséquences pour l'économie sont encore plus dévastatrices. Pour y répondre, le programme choc de Joe Biden envisage à la fois des mesures de court et de long terme. D'abord, il y a le soutien immédiat aux ménages, aux entreprises et aux collectivités locales, qui ont le plus souffert depuis le printemps. Dans le même esprit que le plan de sauvetage à 2 200 milliards de dollars voté par le Congrès fin mars, il s'agit d'éviter les licenciements massifs par des aides au public et au privé, et de fournir un complément de revenu aux chômeurs.

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Le programme prévoit aussi la création d'une structure de santé (un " public health jobs corps ") d'au moins 100 000 personnes engagées dans la lutte contre le Covid-19, pour aider les patients et leurs familles, identifier les populations à risques et organiser la vaccination... quand le vaccin sera disponible. Plus largement, le volet "soins" ("care") prévoit de consacrer 775 milliards de dollars sur dix ans à l'amélioration du Medicaid, la couverture de santé pour les revenus les plus modestes et à l'aide à la petite enfance.

Mais la relance façon Biden ne s'arrête pas à la lutte contre le coronavirus et à la santé. Pour encourager l'innovation, une enveloppe de 300 milliards de dollars sera consacrée à la R&D dans certains secteurs de pointe, comme l'énergie, les télécommunications, les nouveaux matériaux et l'intelligence artificielle - des domaines où la Chine a dopé sa recherche ces dernières années.

Priorité à l'énergie verte... sans bannir le gaz de schiste

L'effort le plus important (2 000 milliards de dollars) porte sur les infrastructures, en particulier pour le transport et les énergies propres - un virage à 180 degrés par rapport au "climatoscepticisme" très assumé de Donald Trump. Sans reprendre complètement le coûteux "green deal" voulu par l'aile gauche démocrate, Joe Biden a fixé un objectif très ambitieux : arriver à la neutralité carbone des Etats-Unis à l'horizon 2035. En revanche, il ne souhaite pas interdire les gaz de schiste et la fracturation hydraulique, afin de préserver l'indépendance énergétique, les emplois... et ses chances d'engranger des voix dans les Etats producteurs d'énergies fossiles, souvent pro-Trump. Il met aussi en avant le made in America, en promettant 400 milliards de dollars d'achat de produits locaux, orientés en priorité vers les petites et moyennes entreprises.

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Tout cela coûtera cher, et les 4 000 milliards de dollars de dépenses (soit 3 % du PIB américain) seront en grande partie financés par de la dette. Le programme Biden prévoit de n'augmenter les recettes fiscales "que" de 1 400 milliards, en ciblant en priorité les Américains les plus riches. Selon les estimations de la Wharton School, l'école de commerce de l'université de Pennsylvanie, les différentes mesures fiscales de son programme feraient reculer de 14 % les revenus du 1 % des Américains les plus aisés. Les entreprises, elles aussi, seront mises à contribution : Biden veut remonter le taux d'impôt sur les sociétés de 21 à 28 % (il était de 35 % avant l'arrivée au pouvoir de Trump). Les bénéfices réalisés hors des Etats-Unis seront plus lourdement taxés, ce qui pourrait coûter cher aux géants de la Tech, qui font la majorité de leurs profits à l'étranger.

En revanche, les contribuables gagnant moins de 400 000 dollars par an, soit 95 % des ménages, devraient être épargnés par les hausses d'impôt. Face au milliardaire Trump, Joe Biden se pose en défenseur de la classe moyenne et des travailleurs pauvres. Il est favorable à l'augmentation du salaire minimum fédéral à 15 dollars de l'heure, au lieu des 7,25 dollars en vigueur depuis plus de dix ans. Lors de son premier débat avec le président, Biden a d'ailleurs alerté sur le risque d'une reprise en "K" : croissance pour les hauts revenus et appauvrissement pour tous les autres.