Mais qui est donc la "vraie" Kamala Harris ? Sans doute une personne en proie à un conflit intérieur. Chaque matin, la vice-présidente des Etats-Unis commence sa journée en sachant qu'elle pourrait la finir dans le bureau Ovale s'il arrivait malheur à Joe Biden, le plus vieux président de l'histoire américaine (il fêtera ses 79 ans le 20 novembre). Or, elle sait aussi qu'à ce stade, elle n'y est pas préparée. C'est en tout cas ce que pensent, selon une enquête publiée cet été, 6 Américains sur 10, ou plus exactement 63 % des sondés. Et sa popularité, indexée sur celle du président Biden, est en berne.
"Elle est peut-être victime du "syndrome de l'imposteur" [NDLR : ce manque de confiance en soi qui provoque un curieux sentiment d'imposture]", suppose la spécialiste des Etats-Unis Françoise Coste. Ce qui expliquerait son rire nerveux et récurrent qui lui est tant reproché. "Soyons claire, poursuit-elle, Harris déçoit, mais c'était prévisible. Car Joe Biden l'a choisie avant tout pour son identité, pas pour ses qualités politiques."
Flash-back : en difficulté lors des primaires démocrates en 2020, le candidat avait remobilisé la gauche du parti en promettant que son "ticket" présidentiel inclurait une femme issue d'une minorité ethnique. Ce fut Kamala Harris. Dont, neuf mois après sa prise de fonction, la popularité est inférieure à celle de ses quatre prédécesseurs, y compris Mike Pence, qui n'a pourtant jamais fait des étincelles.

Kamala Harris, le 7 novembre 2020 à Wilimington, dans le Delaware
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Célébrée par la presse internationale mais un tantinet démonétisée dans son pays, l'Américaine arrive donc à Paris à bord de l'Air Force Two, mardi 9. C'est son troisième déplacement international après l'Amérique centrale (Mexique et Guatemala) en juin dernier, et le Vietnam, en août. Elle participera à un "forum pour la paix" le 11 novembre et, le lendemain, à une conférence sur la Libye, où des élections sont prévues en décembre. Deux occasions de rencontrer une vingtaine de chefs d'Etat d'un coup, à la différence de ses précédents voyages, en format tête-à-tête.
Egalement au programme : une cérémonie au cimetière américain, à Suresnes (Hauts-de-Seine), une visite à l'Institut Pasteur - pour lequel sa mère a travaillé jadis comme chercheuse sur le cancer du sein - et un entretien privé avec Emmanuel Macron, qui permettra d'arrondir encore les angles après la récente "crise des sous-marins".
"L'équipe Biden se méfie de Kamala Harris"
"Pour Kamala Harris, ce déplacement représente une formidable occasion de prendre un nouveau départ après les faux pas des premiers mois", estime Chris Whipple, fin connaisseur de l'élite politique à Washington, dont un récent ouvrage (The Gatekeepers: How the White House Chiefs of Staff Define Every Presidency, non traduit) est consacré aux chefs de cabinets présidentiels. Car malgré l'intérêt initial suscité par son profil - ancienne procureure générale de Californie, puis sénatrice de cet Etat pendant quatre ans -, le style Kamala Harris ne fait pas l'unanimité.
Primo, le dialogue entre l'entourage de Biden et celui de Harris est tendu. "Les conseillers du président, très expérimentés, prennent ceux de la vice-présidente pour des amateurs et, du coup, ne les traitent pas en égaux", rapporte un proche du premier groupe. Le directeur de la revue The National Interest Jacob Heilbrunn abonde : "L'équipe de Biden se méfie de Kamala Harris. La "team" Biden n'a pas digéré ses propos lors des primaires, quand elle avait sous-entendu que "Joe" avait, par le passé, été favorable à la ségrégation raciale."
Autre problème : tout comme au Sénat entre 2016 et 2020, Kamala Harris souffre d'une réputation de manager cassante, en partie à cause de son autoritaire cheffe de cabinet Tina Flournoy. L'important "turnover" dans son staff où règne, selon une enquête fouillée du site Politico, "une atmosphère de travail malsaine", semble confirmer cette impression.
A ces dysfonctionnements s'ajoutent des prestations télévisées ratées et l'absence de résultats tangibles dans les deux gros dossiers que lui a confiés Joe Biden : la lutte contre l'immigration en provenance des pays dits du "Triangle du Nord" (Honduras, Salvador, Guatemala) et la protection du droit de vote des minorités, que certains Etats conservateurs s'efforcent de limiter par des manoeuvres juridiques. "Elle n'y peut rien, tout le monde sait que ces dossiers sont inextricables, surtout celui des migrants", plaide Ray La Raja, de l'université de Massachusetts.
Serait-elle victime d'une misogynie ambiante ?
Pour ne rien arranger, sa communication est calamiteuse, à l'instar de l'interview, désormais fameuse, accordée à Lester Holt. Au journaliste vedette de NBC qui lui demandait pourquoi elle ne se rendait pas à la frontière en pleine crise migratoire, la vice-présidente, désinvolte, a simplement répondu par l'ironie : "Mais je ne me suis pas rendue en Europe non plus !" Et elle, une fois de plus, de rire nerveusement...
"Toujours sur la défensive, l'ex-procureure a, semble-t-il, du mal à gérer les critiques, reprend Jacob Heilbrunn. Elle est peut-être la politicienne qui convenait à la Californie, mais ce n'est pas une politique-née qui s'impose avec naturel dans sa fonction, où elle est censée épauler utilement le président, comme le faisait Joe Biden avec Barack Obama, en gérant des dossiers internationaux (l'Ukraine, par exemple) ou en s'investissant dans les négociations au Sénat."

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Reste une question : Kamala Harris serait-elle victime d'une misogynie ambiante ? "Sans le moindre doute !" répond Andrew J. Polsky, du Hunter College de New York. "Aucun vice-président n'a jamais fait l'objet d'attaques aussi virulentes et nombreuses de la part de Fox News et des autres médias conservateurs, détaille-t-il. Pourtant, c'est une oratrice intelligente et douée. Elle est au moins aussi qualifiée pour le job que l'insignifiant Mike Pence, ancien gouverneur d'un Etat qui pèse peu, l'Indiana. Attentive, sensible et empathique, Kamala Harris possède des qualités qui, le temps venu, pourraient se révéler utiles", insiste Polsky. Aux côtés d'autres chefs d'Etat, son escapade en bord de Seine lui offre en tout cas la possibilité de présenter un nouveau visage : celui d'une présidentiable.
