Diffusée sur la chaîne publique CBC, la séquence de dix secondes est devenue culte. On y voit le candidat George W. Bush pendant la campagne présidentielle de 2000 : interrogé sur le vif lors de l'émission Talking To Americans, il est incapable de citer le nom du Premier ministre canadien ! Cette ignorance résume à la perfection le désintérêt des Etats-Unis (330 millions d'âmes) pour leur voisin du nord (37,5 millions d'habitants), avec lequel ils partagent la plus longue frontière terrestre du monde.
Réputés pour leur gentillesse et leur tolérance, les Canadiens prennent rarement ombrage du comportement un brin arrogant de leur voisin du sud. Mais, avec l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, puis la crise du coronavirus et l'affaire Georges Floyd, les choses ont pris une autre tournure.
Deux voisins dont les mentalités sont aux antipodes
En juin 2018, alors que s'engagent des discussions sur les tarifs douaniers entre les deux pays lors du sommet du G7 organisé à Charlevoix, au Québec, Trump traite, sur Twitter, Justin Trudeau de Premier ministre "malhonnête et faible". Peu après, lors des renégociations du traité de libre-échange Alena entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, Trump refait du Trump : "Il n'est pas indispensable de garder le Canada dans un nouvel accord Alena. Si nous ne concluons pas un bon accord après avoir été abusés pendant des décennies, alors le Canada sera en dehors ", écrit-il sur son réseau social préféré. Un accord, dont Trump se gargarise, est finalement trouvé.
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L'été suivant, en août 2019, les choses ne s'arrangent pas. Lors du G7 à Biarritz, une photo fait le buzz sur le Net. Elle montre le fringant chef de gouvernement canadien donner un baiser sur la joue de Melania Trump Or le cliché donne l'impression qu'il embrasse la First Lady sur la bouche. Un déluge de railleries s'abat sur les réseaux sociaux, au grand dam du septuagénaire Trump.
La frontière États-Unis-Canada fermée: du jamais vu, ou presque
La crise du coronavirus n'a rien arrangé. La frontière est fermée entre les deux pays depuis le 18 mars et au moins jusqu'au 21 septembre. Du jamais-vu, à l'exception de deux brefs épisodes : en 1967, lors des émeutes raciales de Detroit, puis en 2001, après les attentats du 11 septembre. "Le niveau de tension est inédit ; ce qui se passe est historique", estime l'historien Stephen Kenny, de l'université de Regina (Saskatchewan), spécialiste des relations américano-canadiennes.
Interrogé, le 2 juin dernier, sur le comportement de Trump après la mort, filmée en direct, du Noir américain Georges Floyd, tué par un policier à Minneapolis, Trudeau choisit de répondre par un interminable silence de vingt et une secondes, qui jette le trouble. Trois jours plus tard, afin de balayer toute ambiguïté, le Premier ministre, tee-shirt "Black Lives Matter" à la main, met un genou à terre en hommage à la victime lors d'une manifestation antiraciste à Ottawa. Un geste considéré comme une provocation par l'équipe Trump.
"Notre société est plus ouverte, plus égalitaire"
"La société canadienne est plus ouverte, plus diverse, plus égalitaire, plus sociale et plus fonctionnelle que celle des Etats-Unis", décrypte encore Stephen Kenny. De fait, ses valeurs s'inspirent du fameux principe constitutionnel datant de 1867, le "POG", c'est-à-dire "Peace, order and good government" ("paix, ordre et bonne gouvernance"). Lequel est bien différent du "Life, liberty and the pursuit of happiness" (la vie, la liberté et la recherche du bonheur), plus individualiste voire "libertarien", prôné dans la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis en 1776. "Ce sont deux philosophies, deux manières de voir le monde, deux sociétés différentes, l'une étant plus égalitaire que l'autre", conclut Kenny.
La crise du Covid-19 a encore accentué ce contraste. Elle a plutôt été bien gérée côté canadien, avec 0,33 % de la population touchée (126 000 cas), mais le coronavirus a infecté 5,8 millions de personnes au sud de la frontière (1,7% de la population). "C'est un domaine dans lequel nous sommes fiers d'être différents des Américains", affirme le philosophe Charles Taylor, l'une des grandes consciences du pays, qui espère assister prochainement à la défaite de Trump. Il n'est pas le seul : en 2016, déjà, 4 Canadiens sur 5 estimaient que l'élection de Hillary Clinton aurait été "une meilleure chose" pour leur pays.
Le sort de Donald Trump - qui vient d'ailleurs de réimposer 10 % de droits de douane sur l'aluminium canadien - sera fixé le 3 novembre. Celui de Justin Trudeau pourrait être réglé plus tôt. Le Premier ministre est au coeur d'un nouveau scandale éthique après l'attribution d'un important contrat gouvernemental à une association caritative qui a rémunéré plusieurs membres de sa famille. Le libéral Trudeau a annoncé qu'il soumettrait à un vote de confiance des députés, le 23 septembre, son programme de relance de l'économie. Le nouveau chef du Parti conservateur, Erin O'Toole, espère saisir cette occasion pour le faire tomber.
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La méfiance est historique: le Canada a été envahi deux fois
La méfiance entre les grands voisins nord-américains a des racines historiques. "Le Canada a été envahi deux fois, en 1795 puis en 1812. A cette époque, l'ennemi potentiel, c'était bien les Etats-Unis, une idée qui a disparu à partir de la Première Guerre mondiale, reprend Stephen Kenny. Par ailleurs, le Canada a aussi servi de refuge aux esclaves fugitifs du XIXe siècle et aux déserteurs de la guerre du Vietnam."
Aujourd'hui, la patrie des chanteurs Neil Young et Justin Bieber peine toujours à s'affirmer face au mastodonte yankee : 80 % de ses importations proviennent des Etats-Unis, qui absorbent deux tiers des exportations de leur voisin du nord. Une ultradépendance qui est aussi culturelle. Ainsi, les têtes d'affiche canadiennes - Jim Carrey, Ryan Gosling, Michael J. Fox ou encore Pamela Anderson - sont généralement considérées comme américaines. "Le grand marché du spectacle, c'est la porte juste en face ! s'exclame Dominica Babicki, docteure en géographie de l'université de Western-Ontario. C'est pratique, mais cela implique aussi de s'assimiler et de suivre le drapeau américain."
Au fond, le meilleur moyen de s'affirmer demeure le sport, même si les athlètes canadiens prétendent qu'ils concourent "pour le bronze plutôt que pour l'or". En hockey, au basket ou au football, les victoires des équipes locales - qui participent aux différents championnats américains - sont célébrées comme des événements patriotiques. Le succès des Raptors de Toronto (basket), vainqueur de la NBA en 2019, a d'ailleurs été célébré comme une victoire du multiculturalisme canadien (l'équipe des Raptors compte sept nationalités). En une saison, le hashtag du club, #WeTheNorth, "Nous, le Nord", est devenu la signature d'une nation tout entière. En forme de gentil pied de nez à l'isolationniste Donald Trump.
