Le Canada, un outsider de la scène culturelle mondiale ? C'était avant ! De la littérature au spectacle vivant, le pays charme dans tous les domaines, avec des productions révélant les multiples facettes de son identité. Entre 2010 et 2019, ses exportations en matière d'industries culturelles et créatives ont ainsi augmenté de 147 % vers la France, sixième marché derrière les États-Unis, la Chine ou le Royaume-Uni.
"On cartonne dans l'audiovisuel, l'artisanat, les médias interactifs, mais aussi dans le design, les arts de la scène et l'édition", détaille Caitlin Workman, directrice du Centre culturel canadien à Paris. Une hausse soutenue par le gouvernement qui déploie depuis 2018 une stratégie d'exportation créative. C'est que, dans un pays de 37 millions d'âmes, la conquête du monde est une question de survie. "En tant que jeune pays, nous subissons beaucoup moins le poids de l'Histoire, ce qui nous permet de pratiquer une création très libre", analyse-t-elle.
L'art inuit s'est mis à voyager
En contrepoint des créations contemporaines marquées par la "jeunesse" du pays, une nouvelle génération d'artistes autochtones émerge. Portant le poids de leur histoire et de leurs traditions, ils offrent une tout autre traduction de la culture canadienne qui fascine de plus en plus les marchés internationaux. C'est d'ailleurs en partie par l'art inuit qu'elle s'est mise à voyager. "Le Canada s'en est beaucoup servi dans les années 1950-1960 comme cadeau diplomatique", retrace Maryse Saraux, directrice de la galerie Art Inuit Paris.
A côté d'un marché grand public qui prospère autour de pièces de petite taille, comme les ours sculptés dans la pierre, un marché de collectionneurs se développe, faisant grimper les prix et la renommée des artistes. Vendue 24 dollars* en 1960, Le Hibou enchanté, célèbre estampe de Kenojuak Ashevak, a ainsi dépassé les 200 000 dollars lors de ses deux dernières mises en vente. Une reconnaissance encore observée lors de la 59e Biennale de Venise, en avril 2022, où le jury a distingué la dessinatrice Shuvinai Ashoona.
Mais la culture inuite voyage de bien d'autres façons, notamment avec la compagnie Artcirq, fondée au Nunavut en 1998, en pleine renaissance des arts du cirque canadiens. "Le Cirque du Soleil, qui faisait des spectacles sans animaux, en a donné une nouvelle image dans le monde. Puis les artistes passés par cette compagnie ont créé leurs propres structures, à l'image des 7 Doigts de la main qui a redéfini le cirque contemporain", décrypte Sophie Picard, figure bien connue de la communauté circassienne.
A Montréal, où l'Ecole nationale de cirque attire des foules d'étudiants internationaux, l'effervescence n'est jamais retombée. Les cirques Eloize et Alfonse, le cabaret Le Monastère, et d'autres encore, y ont vu le jour. "Même pendant la pandémie, des collectifs comme Sanctuaire et Flip Fabrique ont continué à se monter", raconte Sophie Picard, qui a elle-même cofondé le Cirque Barcode en 2019, avec les artistes Eric Bates, Eve Bigel, Tristan Nielsen et Alexandra Royer. "On a vendu 40 représentations de Sweat & Ink, principalement en Europe, sans même avoir de vidéo à présenter", se souvient-elle. Repoussée en raison de la crise sanitaire, la tournée s'est poursuivie cette année pour s'achever en beauté en août au Sziget Festival de Budapest.
Tournée à faible émission carbone
En parallèle, avec le groupe montréalais Acting for Climate, la troupe a monté "Branché", un spectacle centré sur les relations entre l'homme et la nature. Souhaitant minimiser son impact écologique, la compagnie a même testé en France, à l'été 2020, avec l'association Elemen'terre, une tournée à faible émission carbone à bord du voilier Pen Duick VI, malheureusement chamboulée par l'arrivée du coronavirus. "Nos activités laissent une grande empreinte carbone, il faut que l'on apprenne à faire des tournées écoresponsables", plaide ainsi Sophie Picard.
Tandis que le cirque québécois séduisait le monde entier dès la fin des années 1990, le Canada s'illustrait également dans les arts audiovisuels. Avec 30 adaptations au compteur en 2022, dont la dernière a été signée en Slovaquie, Un gars, une fille est le format de fiction le plus vendu dans l'histoire de la télévision. "Nous avons apporté la comédie dans des pays qui n'avaient pas cette tradition, très forte chez nous", indique Arabelle Pouliot, responsable de la distribution internationale chez Avanti Groupe, en évoquant la scène humoristique bouillonnante du Canada portée par le festival "Juste pour rire" et l'École nationale de l'humour, où près d'un tiers des étudiants admis viennent de France.
Depuis le succès international d'Un gars, une fille, la production de séries québécoises s'est affirmée avec force. Lors du dernier festival Canneséries, les Québécois ont ainsi raflé trois prix, dont deux pour la comédie dramatique Audrey est revenue. Côté cinéma, la nouvelle vague se fait aussi remarquer. "L'émergence de Xavier Dolan a participé à mettre en lumière cette création mais ce sont surtout les nouvelles réalisatrices qui permettent l'export", explique Timothée Donay, des Alchimistes, une société de production et de distribution proposant une dizaine de titres québécois.
Un miroir universel et avant-gardiste
Son plus gros succès en France, Kuessipan, de Myriam Verreault, est adapté du roman éponyme de Naomi Fontaine, qui suit deux amies inséparables dans une réserve innue. Par ailleurs, à la rentrée scolaire, Jeune Juliette, d'Anne Emond (2019), intégrera le dispositif "Collège au cinéma", permettant à tous les collégiens français d'étudier le film. "Au Québec, grâce aux nouvelles règles incluant la parité dans le financement des films, les réalisatrices ont pu s'exprimer sur des films à plus gros budget. Il y a une volonté de rattraper une longue période sans diversité", précise Timothée Donay, qui aimerait voir la France s'inspirer de cette initiative...
Forte de cette ouverture à ces voix plurielles, longtemps marginalisées pour certaines, ainsi qu'aux enjeux de notre époque, la culture canadienne tend un miroir universel et avant-gardiste qui n'a pas fini de séduire le monde et de susciter des vocations.
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