Pour prendre la mesure du désastre, il faut gravir une montagne d'ordures, s'enfoncer dans une boue puante et mouvante. Sous les semelles, mêlées aux poubelles en putréfaction, un océan de plastique où s'entassent des dizaines de milliers de bouteilles de soda, de bidons de lessive et d'emballages industriels multicolores. Du sommet, apparaît l'immensité de "Dandora", la plus grande décharge à ciel ouvert du Kenya. Douze hectares, soit l'équivalent de 17 terrains de football, en banlieue est de Nairobi.
Des déchets sont déversés ici quotidiennement, faute d'infrastructure pour les traiter ailleurs. Au loin, des fumerolles indiquent l'incinération à la hâte de quelques tas, pour faire de la place aux suivants. Ici et là, de frêles silhouettes bottées s'affairent à une sinistre besogne : ce sont les "wastepickers", littéralement les "cueilleurs de déchets". Comme son fils de 14 ans, Jane Nyambura ramasse et trie sacs et bouteilles en plastique, qu'elle revend une vingtaine de dollars par mois à des entreprises qui les transforment.
Les "wastepickers" sont les forçats du recyclage. Ils constituent une filière encore embryonnaire, que l'Etat kenyan cherche à développer afin d'endiguer le fléau de la pollution plastique. A elle seule, la capitale rejette près de 500 tonnes de ces déchets par jour. Une partie arrive à Dandora, le reste finit dans les intestins du bétail, à la surface des rivières ou dans les canalisations, occasionnant, à la saison des pluies, de terribles inondations. Quant à la production de ce matériau, elle génère des millions de tonnes de CO2, responsables de la surchauffe de la planète, une préoccupation au coeur de la COP26 qui se tient ces jours-ci à Glasgow (Ecosse).

Jane Nyambura ramasse et trie les déchets plastiques pour les revendre
© / Gordwin Odhiambo pour L'Express
Longtemps mauvais élève en la matière, le Kenya a engagé ces dernières années une politique volontariste symbolisée, en 2017, par l'interdiction des sacs de courses à usage unique. "Incité par son voisin et rival rwandais, le Kenya cherche à s'afficher comme un leader sur la défense de l'environnement", analyse le chercheur britannique Pritish Behuria qui a étudié les politiques des deux pays.
Dans son bureau cossu, au centre de Nairobi, le patron de l'Autorité nationale de gestion de l'environnement (NEMA), Mamo Boru, défend son bilan. "En quatre ans, nous avons réussi à éliminer 90% des sacs plastiques non réutilisables, se félicite-t-il devant le portrait officiel du président Uhuru Kenyatta, accroché au mur. "Auparavant, quand vous rouliez dans la campagne, le spectacle était effarant. Au bord des routes, les acacias étaient 'coiffés' de sacs en plastique de toutes les couleurs. Ce n'est plus le cas aujourd'hui."
Bras de fer avec les industriels
La bataille est pourtant loin d'être gagnée. D'abord parce que les sacs alternatifs, fabriqués à la chaîne depuis 2017, semblent un piètre remède. D'apparence tissés, ils se révèlent, certes, plus solides. Mais en examinant leur composition, l'Autorité nationale de gestion de l'environnement est tombée des nues. Comme leurs prédécesseurs, ces sacs pseudo-écolo contiennent une part significative de polythène, soit la matière plastique la plus commune !
"Les industriels sont très innovants lorsqu'il s'agit de contourner les législations environnementales, peste Gerphas Opondo, avocat et directeur de l'ONG Environmental Compliance Institute, basée à Nairobi. Ils s'y opposent ou font tout leur possible pour les retarder, en inventant des alternatives." Plusieurs tentatives d'interdiction des plastiques légers (les plus polluants) ont capoté depuis 2005. "En 2007, par exemple, l'Etat a tenté d'imposer aux fabricants un impôt de 120% sur la commercialisation des sacs plastiques d'épaisseur inférieure à 30 microns ; en l'espace de six mois, il est passé à 50%", regrette le militant.
A la manoeuvre : la toute-puissante Association des manufacturiers kényans (KAM). Dans le pays le plus industrialisé d'Afrique de l'est, l'argument est tout trouvé. "A chaque fois qu'un nouveau projet de loi vise la production de plastique, le lobby joue la carte économique et sociale en insistant sur le nombre d'usines qui devront fermer...", poursuit Gerphas Opondo. Nul doute que le message est entendu au ministère de l'Environnement, intimement lié à celui du commerce. Et pour cause : l'actuelle secrétaire d'Etat au Commerce et à l'Industrialisation, Betty Maina, a passé cinq ans au même poste à l'Environnement. Avant cela, pendant 11 ans, elle avait dirigé... l'Association des manufacturiers kenyans.
Le recyclage, une filière embryonnaire
Sous la pression des militants écologistes, l'industrie cherche néanmoins à montrer qu'elle est vertueuse. Alors quand le gouvernement envisage d'interdire les bouteilles en plastique, elles aussi sources d'une pollution catastrophique, l'initiative "PETCO" voit le jour en 2018.
La société - qui a annulé trois fois l'entretien prévu avec L'Express à Nairobi - affirme sur son site "représenter l'effort conjoint de l'industrie kenyane du plastique pour autoréguler le recyclage du polyéthylène téréphtalate (PET, composant principal de ces bouteilles). La philosophie officielle de PETCO ? Responsabiliser l'industrie pour l'obliger à lutter contre la pollution. Son premier contributeur ? Coca-Cola, le plus gros pollueur de plastique au monde. Difficile de savoir exactement comment PETCO oeuvre en faveur du recyclage, si ce n'est via cinq collecteurs de bouteilles installés dans la capitale et une série d'actions de sensibilisation menées auprès des populations. Un maigre bilan, de l'aveu même du président de l'Autorité nationale de gestion de l'environnement: "PETCO ne nous fournit pas de rapports trimestriels sur ce qu'ils entreprennent avec les recycleurs et avec les communautés locales. Ils ne sont jamais vraiment concrets, ils doivent en finir avec le greenwashing !", s'agace Mamo Boru.

Dans la décharge de Dandora, des petites mains collectent les déchets
© / Gordwin Odhiambo pour L'Express
Le chemin est encore long, d'autant plus que l'infrastructure nécessaire pour recycler demeure quasiment inexistante. Ni le tri, ni la collecte, ni le traitement de ces ordures n'est organisé en ce sens. L'Etat et les collectivités locales se renvoient la balle. Les quelques entreprises de recyclage implantées au Kenya travaillent directement avec le secteur informel, ces petites mains qui collectent les déchets plastiques dans les décharges.
L'un des leaders du marché, la société Mr. Green Africa transforme jusqu'à 250 tonnes de déchets plastiques chaque mois et a triplé ses revenus en 2020. "Cette croissance nous permet de mieux rémunérer les collecteurs, nous les payons déjà 20 à 30% de plus que le marché noir", assure le cofondateur Keiran Smith. Mr. Green Africa collabore aussi avec des entreprises soucieuses de recycler leur propre plastique, à l'image d'Unilever. "Pour ces fabricants, comme pour Coca-Cola, très investi dans l'initiative PETCO, l'essor du recyclage constitue une assurance-vie pour continuer à commercialiser du plastique", relativise Betterman Simidi M., fondateur de l'ONG Clean Up Kenya.
En amont de ces fabricants, l'industrie pétrochimique, qui fournit la matière première pour produire le plastique, a elle aussi intérêt à promouvoir le recyclage. Pour preuve, le plaidoyer de l'American Chemistry Council - qui réunit les poids lourds américains de la chimie comme Exxon, Chevron ou Shell - en faveur d'un "Plastic deal". Sur le papier, ce dernier constitue une solution donnant-donnant : les Américains exporteraient une partie de leurs déchets plastiques afin de les recycler au Kenya ; en échange le pays d'Afrique de l'est bénéficierait d'investissements substantiels dans la filière recyclage. Ce projet, discuté dans le cadre d'un potentiel accord de libre-échange entre Washington et Nairobi, a ulcéré les défenseurs de l'environnement au Kenya. Les négociations semblent aujourd'hui au point mort. En attendant, les bouteilles en plastique continuent de s'entasser sur la "montagne" de Dandora.
