L'EXPRESS: A Bercy, vous chanterez vingt-six ans de carrière. Vingt-six ans d'empêcheur de tourner en rond? MICHEL SARDOU: Un peu par accident. «Les Ricains» ont marqué. J'ai collé un moment à ce personnage. Quand on est neuf, on exagère un peu trop, surtout pour une chanson. Depuis, j'ai appris qu'il était inutile de souligner les mots, d'en rajouter dans la tension. - Dans le message? - Bof! je me sens davantage chanteur à idées qu'à message. Chanteur éditorialiste, chanteur social, ça, oui. - Votre «Bac G» a mis en ébullition le ministère de l'Education. - De la subversion bien tranquille! Jamais je n'aurais pensé déclencher une telle polémique. Je trouve la provocation stérile! Au départ, j'ai été inspiré par un article de Pauwels qui évoquait les lettres auxquelles il ne répondait pas et faisait son mea culpa. Je suis un peu dans le même cas. Moi aussi, je reçois du courrier de gens qui me prennent parfois pour un autre père, un autre frère. Alors, j'ai saisi le prétexte du «Bac G», en noircissant le tableau, pour aborder des thèmes qui me tiennent à coeur: l'indifférence, la solitude. - Dans ce texte, vous parlez aussi de «cette angoisse éternelle du déclin qui rend fou». - Chez l'artiste, la jeunesse est presque ressentie comme une injure, une agression. Cette loi irrévocable de l'âge ne me rend pas fou; elle m'inquiète. La preuve, j'ai écrit pour Bercy encore une chanson sur cette obsession de la jeunesse éternelle: «Etre et ne pas avoir été». Les quadragénaires, les quinquagénaires se voient cernés par les études marketing sur les marchés porteurs: les 15-25 ans, pour la musique, les 12-32, pour l'amour, etc. A croire que, passé 40 ans, on n'est plus digne d'écouter du rock'n'roll, de tomber amoureux, d'aller au cinéma... Et pourtant, parallèlement, avec les progrès de la science et de la médecine, on vieillit de moins en moins. - Que pensez-vous du surengagement des artistes? - Après le choc frontal des années 70 et le choc humanitaire des années 80, on dirait que ça se calme. Enfin, y a bien Renaud en colère dans son coin... Je crois que la récente médiatisation a énormément changé la vie des artistes, des hommes politiques aussi; pourtant, s'engager n'est pas le rôle du chanteur. Ou alors via les interviews. Moi, je suis fan de Léo Ferré, mais, s'il n'y avait que des Ferré, quelle galère! Imaginez un instant le Top 50 squatté par des tubes moralisateurs: ça enlèverait de la crédibilité au divertissement, non? - Comment définiriez-vous le Français 93? - Je pense qu'il y en a deux. Le conservateur, qui fait semblant d'entrer dans le xxie siècle. J'allais dire les vieux parents, ceux qui ont encore en tête les frontières Alsace-Lorraine, les anciens dictons, le Front populaire. Et puis, y a leurs enfants, leurs petits-enfants, quasi européens, déjà en route pour une autre planète, parfaitement intégrés dans l'univers, dans l'Occident, dans la modernité. Sur ce sujet, Maastricht a été un révélateur. - Vous étiez pour? - Oui. L'Europe est inévitable, et, pour elle, j'ai voté, moi qui ne vote jamais. Malheureusement, je ne suis pas sûr qu'elle se fasse aussi vite que prévu. - On a souvent fustigé la girouette Sardou. Où vous situez-vous politiquement? - Je laisse la réponse en blanc [sourire]. Plus jeune, je choisissais un camp contre un autre. Aujourd'hui, je n'ai pas d'ennemis politiques; je n'ai que des amis très opposés. - Pendant vingt ans, vous avez fait la gueule, sur les affiches. Vous savez donc sourire? - Je suis timide et je n'aime pas les photos; j'aurais jamais pu faire cover-boy. PHOTO DE SARDOU