Hier payé 200 000 dollars par an, Matt Edison se retrouve sur le carreau, licencié et cambriolé le même jour. C'est Michel Sardou, cheveux courts et gominés, campant un respectable cadre new-yorkais à la cinquantaine amorcée. Plus rien dans sa vie, plus grand-chose dans ses placards, Matt est au rancart. Trois ans après ses premiers pas sur les planches (Bagatelle(s), de Noel Coward), Sardou est de retour au théâtre dans un rôle «mélancomique», comme dit son ami Jean-Loup Dabadie. Avec pour partenaire Marie-Anne Chazel, drôlissime Daisy, épouse un brin évaporée mais solide au poste dans l'adversité. La mouise, plutôt, dans laquelle pataugent Matt et Daisy, bien vite amenés à se regarder en face, comme tous les couples empêtrés dans les barbelés de l'existence. C'est là le ressort de cette Comédie privée mise en scène par Adrian Brine (Un mari idéal) sur un texte que Dabadie a adapté de The Prisoner of Second Avenue, une pièce écrite par l'auteur américain Neil Simon pour Peter Falk, bien avant l'épisode Columbo.

«Le héros est un type cyclothymique qui mène sa vie comme on conduit une Ferrari, sauf qu'il roule en première...», résume Sardou, apprenti comédien en quête d'auteur. Depuis deux ans, l'artiste «le plus populaire en France» tarabustait son parolier d'excellence pour qu'il lui déniche un bon texte où il tiendrait un rôle à la fois sérieux, sans trop, mais émouvant. «Je n'ai rien contre les grands classiques, j'adorerais jouer dans une pièce de Pirandello, comme l'a fait autrefois mon père. Ou me lancer dans du Tchekhov, mais pas tout de suite. Je laisse cela à mon fils aîné, qui débute à New York, le huitième de la famille touché par le virus!»

Lucide sur lui-même, Michel Sardou sait qu'il doit faire ses preuves. Mais pas à n'importe quel prix. Lorsque la proposition lui a été faite, il y a peu, de reprendre le rôle de Renato dans La Cage aux folles, Michel s'est renfrogné, même si, en son temps, il épingla d'autres «folles», du côté du régiment celles-là: «Ce serait me flinguer à bout portant! Après l'interprétation magistrale de Jean Poiret, le purgatoire s'impose...»

?Trente secondes pour entrer dans le rôle? L'univers de Neil Simon, vieux complice de Woody Allen, semble, en revanche, lui convenir davantage. A l'affiche dans les années 70, Comédie privée se révèle, aujourd'hui, d'une actualité féroce. Mais là n'est pas le propos de Jean-Loup Dabadie, qui, sans s'écarter de la modernité de la situation - le chômage - plonge dans le quotidien de ces deux êtres, unis mais minés, soudain en bagarre contre tout. Dans l'ordre: les cambrioleurs - ils ont piqué le Valium! - le chahut des voisins, le secours pesant de la famille, le réglage de la clim' déglinguée en pleine canicule. Mais, surtout, le couple a la trouille de voir s'éteindre une longue histoire d'amour.

«J'ai mis sept semaines à apprendre mon texte et trente secondes pour entrer dans le rôle, car je n'ai pas besoin de vingt ans de yoga pour me concentrer, explique Sardou avec humour. Reste que le travail de mémoire au théâtre est plus physique, il suffit d'être à côté du geste pour oublier son texte et, là, il n'y a personne pour vous souffler.» Pas de danger. Le chanteur est visiblement prêt à basculer dans la vie de Matt, comme il glissait du jean au smoking, pour jouer au crooner. Mais c'était dans une autre vie...