On sait combien il est difficile pour un écrivain déjà mythifié de continuer simplement à être lu. On vous dit: Modiano, et aussitôt défile la série des lieux communs, cette litanie d'images convenues qui fixe un auteur, l'enferme à l'intérieur de son mythe. Combien de pastiches, déjà? Celui, encore, parmi une dizaine d'autres, de Manicamp (Les 40 Valeurs), récemment, chez Plon. C'est amusant - très réussi, même. On s'y croirait. Comme c'est troublant! Si l'on arrive si bien à imiter, c'est donc qu'il y a un point faible, non? Des inconnues, qui vient de paraître (lire page 109), est un vrai livre de l'auteur de La Place de l'Etoile. Excellente occasion de vérifier par soi-même en quoi consiste une écriture. Celle de Modiano, on aimerait bien pouvoir la réduire à la somme de ses clichés. Seulement, voilà: le tissu est serré, l'adéquation du mot à la chose si parfaite que l'on peinerait à y glisser une feuille de papier à cigarette. D'une simplicité qui fait écrire, par exemple: «Un mur noir où se posaient quelquefois les rayons du soleil d'automne.» Voilà, ce n'est pas compliqué, et tout y est. Chaque chose à sa place et, en même temps, c'est comme si la réalité devenait insaisissable. On évoque le «flou» de Modiano. Mais on devrait plutôt parler de précision, de justesse, comme du toucher d'un pianiste. Après une rentrée littéraire engorgée de sociologisme miséreux, revoici donc un peu de littérature - on allait dire: de littérature pure. Cela fait un drôle d'effet. Plutôt du bien, en somme.